L’UE sortira renforcée des crises récentes, selon Jean Quatremer et Daniel Cohn-Bendit

L’annonce du décès de l’Union européenne, faite à plusieurs reprises dans le passé et encore au cours de la dernière année, « est quelque peu prématurée », croit Jean Quatremer, journaliste français spécialisé dans la couverture de l’UE. Le Brexit, l’élection de Donald Trump, les gesticulations de plus en plus agressives de Vladimir Poutine auront au contraire pour effet d’approfondir le grand projet né dans les années cinquante et même de le renforcer, ont prédit M. Quatremer et Daniel Cohn-Bendit, figure emblématique du Mai 68 et ancien député européen, dans une entrevue accordée au Devoirsamedi.

Les deux hommes participent cette semaine au volet de l’école d’été de l’Université de Montréal qui est consacré à l’avenir de l’Union européenne. Entretien.

L’Union européenne est-elle en train de vivre une crise ?

Daniel Cohn-Bendit (DCB) : l’Union européenne vit une crise depuis une éternité. Et sans vouloir vous corriger, la question serait plutôt : l’Union ne vit-elle pas une sortie de crise ? Depuis au moins celle des subprimes en 2008 et l’effondrement du système bancaire européen, l’Europe a vécu ce que tout le monde appelle maintenant la polycrise, une addition de crises qui ont suscité de plus en plus de désenchantement quant à l’idée européenne dans divers pays. Depuis Poutine, le Brexit et Trump, il y a eu une reprise de conscience à savoir que ce n’est peut-être pas mal qu’il y ait une Europe capable de tenir tête à ces poly-non-pas-crises-mais-folies. Il y a donc, aujourd’hui, une recrudescence de la nécessité de renforcer l’Europe, même si tous ne pensent pas la même chose sur comment cette Europe devrait être refondée.

Jean Quatremer (JQ) : La crise est dans l’ADN de l’Union européenne. Elle est née de deux crises majeures : la Première Guerre mondiale et la Seconde. Son histoire est une succession de turbulences, parce que partager volontairement la souveraineté, c’est difficile. Aucun État n’est prêt à le faire volontairement. […]. La crise, c’est pourtant le moteur de l’Union européenne. Simplement, comme elle est une construction récente, on a l’impression que la crise va la tuer. Cela fait 25 ans que je couvre l’Union européenne et je ne l’ai jamais vue mourir. L’annonce de la mort de l’Union européenne était un rien prématurée. Chaque fois, les crises l’ont renforcée au lieu de l’affaiblir.

Pour moi, le Brexit a été un wake-up call. Je dirais presque que je le souhaitais, ce Brexit. Pour rappeler à l’ensemble des États et des peuples que la construction de l’Union européenne est quelque chose d’extrêmement fragile. Brutalement, les peuples ont pris conscience qu’il y avait un danger. Il y aura un prix à payer, et ce prix sera payé par les Britanniques, pas par l’Union européenne. On a vu, au lendemain du Brexit et de l’élection de Trump — les deux sont étroitement liés —, on a vu les néonazis perdre en Autriche, les démagogues perdre aux Pays-Bas, Marine Le Pen perdre en France, et Beppe Grillo prendre une taule en Italie.

DCB : Et Jean-Luc Mélenchon. Il y a une logique au Brexit. La Grande-Bretagne est toujours entrée à reculons dans l’Europe. Elle a toujours voulu signifier qu’elle avait un pied en dedans et un pied en dehors. […] Le Brexit signifie que cette histoire de l’Europe à la carte ne peut pas fonctionner. Et donc, on se retrouvera dans les dix prochaines années avec un véritable débat : est-ce que l’Europe, ce ne sera pas la zone euro ?

Quelle est la part des élargissements successifs dans les problèmes de l’Union ?

JQ : Pour ce qui est d’aller plus loin dans l’intégration, je crois que l’idée qu’on va tous marcher du même pas vers un avenir radieux est morte. Une Europe à 28 est extrêmement compliquée à faire fonctionner, et le Brexit fait tirer des leçons de cette complexité croissante. […] Depuis le début, il y a toujours eu le choix entre élargissement et approfondissement. Il est clair qu’on a fait le choix de l’élargissement avant celui de l’approfondissement. À mon avis, c’est l’une des racines du drame existentiel de l’Europe actuelle.

DCB : C’est vrai, mais il faut faire attention, parce que l’élargissement de l’Europe a eu lieu à un moment que personne n’avait prévu : l’effondrement du Mur. […] C’est un peu l’accélération de l’histoire qui nous y a obligés.

JQ : Nous avons été incapables d’aller au même rythme.

DCB : On a fait une erreur. On n’a pas prévu un budget à la hauteur nécessaire pour gérer l’élargissement.

JQ : Mais pas seulement. On n’arrive plus à prendre des décisions ambitieuses à 28. On a un problème majeur aujourd’hui entre l’Est et l’Ouest. Le G20 a été précédé d’un sommet des 12 pays d’Europe centrale et orientale. C’est quasiment scissionnel : on a l’impression d’être en 1860 juste avant la guerre civile américaine.

Peut-on revenir en arrière sur l’élargissement ?

DCB : On ne peut pas, mais ce qui est en train de se passer, et qui devient intéressant, certains l’avaient demandé il y a longtemps. L’Europe est un système de soutien financier, et le débat a commencé sur la question de soumettre ce système à l’acceptation de certaines valeurs. C’est-à-dire qu’il y a des droits et des devoirs en Europe.

JQ : Je ne partage pas tout à fait cette analyse. C’est dangereux, car ça peut vouloir dire que Viktor Orban (en Hongrie) et le parti Droit et Justice en Pologne seront au pouvoir pour 25 ans. Quand vous punissez un pays parce qu’il refuse d’appliquer une partie des décisions européennes, vous renforcez le camp des eurosceptiques. Je crois que la solution consiste à garder les fonds structurels (aides régionales) tels quels, mais en développant au niveau de la zone euro un filet social commun subventionné grâce à un nouveau budget.

Chaque fois que l’UE se heurte à des crises, elle en sort par le haut. Je l’ai vue paralysée longtemps, mais jamais s’en sortir par le bas. On l’a vu sur les réfugiés même si c’est venu d’un État, l’Allemagne en l’occurrence, qui en a accueilli un million, alors que les autres n’en voulaient pas.

DCB : Il y a une logique de cette dynamique, qui s’explique par la mondialisation. Les États nations comprennent vite que seuls, ils ne sont plus rien. C’est ce qu’on a vu d’une manière exemplaire pendant la campagne électorale en France. Tout le monde a été surpris qu’un candidat, Emmanuel Macron, se soit placé dès le début sur des positions proeuropéennes. Une campagne électorale avec le drapeau européen, ça ne s’était jamais vu. Tout le monde a dit : c’est l’échec annoncé. Ç’a été le contraire. On voit bien que les citoyens en Europe sont désorientés, mais qu’ils ressentent profondément que la solution n’est pas le repli national.

Claude Lévesque

Jean Quatremer travaille pour le quotidien Libération depuis 1984 et couvre l’actualité européenne depuis 1990. Il a publié récemment, chez Calmann-Lévy, un essai intitulé Les salauds de l’Europe : guide à l’usage des eurosceptiques. Daniel Cohn-Bendit, également journaliste de profession, a été député fédéral en Allemagne, puis député au Parlement européen jusqu’en 2014. Le surnom de Danny le Rouge, qu’on lui donnait à la fin des années soixante, a fait place à celui de Danny le Vert, en faisant référence au parti auquel il a appartenu.

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