« Daesh nous empêche de voir que la question majeure est politique » . Roland Gori

politisPour le psychanalyste Roland Gori, les auteurs des récents attentas sont les monstres du néolibéralisme. Daesh, estime-t-il, est l’arbre qui cache une crise politique profonde et sans issue immédiate, et qu’il devra pourtant falloir régler pour éradiquer ce terrorisme.

Politis : Comment analysez-vous ce qu’il s’est passé à Nice la semaine dernière ?

Roland Gori : La prudence serait de dire qu’on ne sait pas. Que l’on a besoin de temps pour préciser les données à recueillir par des enquêtes, et de temps pour une analyse multidimensionnelle mobilisant la pensée. Nous avons besoin de temps pour penser ce qui nous arrive, et comment nous en sommes arrivés là. Nous avons besoin de comprendre ce qui rapproche chacun de ces meurtres de masse et ce qui les différencie les uns des autres.

Globalement, nous réagissons trop vite. Ce qui peut être justifié, en matière de protection, de sécurité ou d’assistance, ne l’est plus en termes d’information ou d’analyse. Or, les dispositifs d’information et d’analyse sont eux-mêmes atteints, corrompus par les dérives de la « société du spectacle», du « fait divers » qui permet la marchandisation des émotions et des concepts. Cela n’est pas acceptable moralement et politiquement car cela détruit aujourd’hui les bases sur lesquelles se fondent nos sociétés et participe à fabriquer les tragédies que nous traversons. C’est le fonds de commerce de nos ennemis et de leurs alliés objectifs, et de leurs comparses involontaires.Quelle est la responsabilité des médias ?

Les médias ont une grande responsabilité dans cette affaire : ils participent à la « star académisation » de passages à l’acte criminel, pour certains immotivés – au sens quasi-psychiatrique du terme – réalisés par des personnalités plus ou moins pathologiques n’ayant aucun rapport personnel avec leurs victimes. Ce qui ne veut pas dire que tous ces meurtres relèvent de la même économie, que tous sont commis par des psychopathes ou des psychotiques. Certains sont authentiquement politiques, d’autres appartiennent au fanatisme « religieux », d’autres encore aux réseaux « mafieux » qui a fait du terrorisme l’occasion de nouvelles affaires rentables.

L’habillage idéologique ou religieux est plus ou moins décisif, déterminant selon les cas : entre les massacres de Charlie, ceux de l’hypercasher, ceux du Bataclan, de Nice ou l’agression des passagers d’un train en Bavière, les motivations ne sont pas les mêmes. Daesh « ramasse » tout, cela sert son entreprise de déstabilisation de l’Occident en frappant le « ventre mou » de l’Europe, en espérant ainsi favoriser les tensions intercommunautaires. C’est l’appel à la guerre civile lancé par Abu Musad Al Suri en 2005 : appel à la résistance islamiste mondiale mobilisant toutes les populations musulmanes afin de frapper les juifs, les occidentaux, les apostats, là où ils se trouvent.

À partir de ce moment-là, tout crime, tout meurtre qui pourrait être « marqué » par un signe d’appartenance communautaire, se voit recyclé comme « combustible » made in Daesh. Cela fait partie de la stratégie de ce groupe et de sa propagande. Nous risquons de valider leur campagne de terreur en donnant une unité et une consistance à des myriades d’actions plus ou moins inspirées par le terrorisme djihadiste.

En déclarant d’emblée que le tueur de Nice était relié à Daesh, François Hollande a donc commis une erreur ?

Les déclarations de François Hollande (et de sa suite), au moment de l’horreur niçoise, me sont apparues prématurées et dangereuses. Hollande pourrait tomber à pieds joints dans le piège tendu par Daesh : d’abord en relayant et en validant une propagande qui veut que tout meurtre de masse soit le fruit de l’embrigadement de l’organisation terroriste. La radicalisation d’une personnalité apparemment aussi trouble que celle du tueur de Nice, ses addictions et ses violences, sa bisexualité et son alcoolisme solubles en peu de temps dans le « radicalisme religieux» au service d’un « terrorisme de proximité », me laissent perplexe.

Ensuite, en annonçant que les frappes sur le terrain extérieur allaient redoubler, Hollande donne du grain à moudre à tous ceux qui veulent se venger de l’arrogance occidentale, des pratiques de maintien de l’ordre des anciens colonisateurs. Il valide le discours de propagande des salafistes qui ont suivi la voie du djihad. Qu’un président soit, en son âme et conscience politiques, appelé à ordonner des opérations militaires, pourquoi pas… Il devra rendre des comptes de sa décision au parlement et au peuple. Mais, qu’il l’annonce comme cela, dans un effet d’annonce en réaction aux crimes de masse, ça ne me semble ni politique, ni productif.

Qu’avez-vous pensé de la réaction des (autres) politiques ?

Il est normal qu’en tant que victime, parent de victime, vox populi, nous soyons submergés par la haine, le désir de vengeance, la douleur et la violence d’une tristesse infinie qui nous donne des envies de meurtres et de vengeances. C’est autre chose que les politiques aillent dans ce sens de l’émotion immédiate.

Tous les politiques, et les déclarations de l’opposition, à quelques exceptions près, ne se sont pas davantage montrés à la hauteur. Les morts, les victimes et leurs familles, méritaient mieux. C’est encore auprès du peuple, de ceux qui ont été là, anonymes, discrets, humains, qu’ils ont trouvé le langage, la présence, l’amour dont ils avaient besoin. La star académisation des criminels (je suis d’accord avec la proposition de mon collègue et ami, Fethi Benslama, dans Le Monde, d’« anonymiser » davantage les auteurs des meurtres de masse, ou du moins d’éviter de les rendre « célèbres ») et toutes les manifestations spectaculaires sont déplacées. Elles vont dans le sens de l’ennemi, si ennemi il y a derrière chacun de ses meurtres.

Alors, soyons prudent : Daesh essaiera de récupérer tout meurtre qui participerait, à plus ou moins grande distance, à son projet et nourrit sa propagande, ceux qu’il a organisés, ceux qu’il a inspirés… et les autres. Ne lui servons pas la soupe. `

Il me vient aussi une analogie que je vous livre : au cours de la schizophrénie, il y a l’apparition, parfois, d’un délire, celui de la « machine à influencer ». C’est-à-dire la conviction délirante chez le patient que ce qui se passe dans son corps (sensations, éruptions, douleurs, érections…) est « fabriqué » par une machine que manipulent des persécuteurs pour le faire souffrir. L’émergence de ce type de délire s’est souvent enrichi des découvertes technologiques, et leur sont parfois contemporaines. Dans ce cas-là, va-t-on accuser la machine ou la maladie mentale ?

L’idéologie est bien souvent une « machinerie » qui permet à beaucoup de monde de « fonctionner », et de combler le vide de l’existence. Il ne suffit pas de supprimer les « machines » pour faire disparaître l’usage que nous en faisons. Mais il y a des machines plus dangereuses que d’autres, c’est celles dont nous devons nous préoccuper en priorité pour savoir quels besoins les ont fait naître, et pourquoi c’est aujourd’hui qu’elles trouvent un « personnel » pour les faire tourner.

Alors que faire ?

Traiter politiquement le problème, et pas en réagissant immédiatement à l’émotion. En allant dans la direction de l’émotion, de la vox populi, Hollande signe la démission du politique, et ça, c’est très grave. La politique, ce n’est pas suivre les vagues de l’opinion publique terrorisée, mais les éclairer, les aider à penser ces tragédies.

Pour cela, il faut laisser le temps de l’enquête et essayer de comprendre ce qui nous arrive. Même si Daesh revendique les attentats – à Nice ou encore en Bavière, avec ce garçon de 17 ans qui a agressé des gens dans un train avec une hache –, rien n’exclut que cela ne soit pas une revendication opportuniste. Daesh a tout intérêt à « ramasser » tous les crimes où peuvent exister, même a minima, des tensions intercommunautaires puisque cette lutte djihadiste d’un genre nouveau fait l’éloge d’une espèce de guerre civile à l’intérieur de l’Occident, et en particulier en Europe. C’est son fonds de commerce.

Daesh utilise les armes de l’adversaire : les médias, les vidéos, les sites des jeunes… C’est sa force, mais aussi sa faiblesse, puisque cela va conduire les terroristes à revendiquer des actes venant de personnalités peu « orthodoxes » et qui vont donc agir en contradiction avec les valeurs portées.

L’archipel « terroriste » tire sa force de son éparpillement, de sa mobilité, de son caractère protéiforme et opportuniste, mais dans le temps cela peut devenir sa faiblesse_. Comme tout archipel, il risque la dispersion, la fragmentation, l’érosion. Allez expliquer aux populations martyrisées par Daesh – et parfois administrées avec rigueur et habileté, toujours avec opportunisme affairiste et cruauté extrême – qu’à Mossoul on passe les homosexuels par les balcons, et qu’à Nice on les transforme en « _soldat » du « califat » ! Qu’écouter de la musique, c’est sacrilège à Raqqa et nécessaire aux « soldats » pour préparer la propagande d’embrigadement des jeunes !

Toutes les idéologies finissent par se discréditer du fait que leurs plus chauds responsables n’agissent pas comme ils disent, et ne disent pas comme ils agissent. Inutile d’en appeler à la raison pour « dé-radicaliser » (j’ai horreur de ce mot, faux-ami s’il en est !) … Il faut montrer, et montrer encore les contradictions. Et ne pas oublier, comme disait Marx, qu’« être radical c’est prendre les choses à la racine ». Alors, soyons radicaux !!

Vous avez parlé de « théofascisme » pour désigner Daesh, que voulez-vous dire par là ?

C’est la thèse que je défends avec force : je crois que les théofascismes sont les monstres que nous avons fabriqués. Notre modèle de civilisation est aujourd’hui en panne. La bonne nouvelle, c’est que la vision néolibérale de l’humain est agonisante, moralement ruinée, qu’elle n’est plus crédible. La mauvaise nouvelle, c’est que son agonie dure. C’est la définition que Gramsci donnait de la « crise » : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naitre. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres ». Nous y sommes.

L’idéologie néolibérale d’un homme « entrepreneurial » universel, guidé par sa raison technique et son intérêt économique, régulé par le marché et le droit occidental mondialisé, ne fait plus recette auprès des masses. Ce vieux monde les a appauvries et les fait souffrir tous les jours davantage. Ce néolibéralisme ne se maintient que par les structures institutionnelles de pouvoir, que par les affaires interconnectées de manière systémique, par les politiques des gouvernements acquis à cette cause. Mais les peuples n’en veulent plus.

Comme à la fin du XIXe siècle, comme dans l’entre-deux-guerres, aujourd’hui renaissent des « mouvements » de masse, nationalistes, populistes, racistes… qui cherchent désespérément une alternative au monde « libéral-universel des droits de l’homme-du progrès-de la raison » de cette « religion du marché » aux rites de laquelle on soumet les citoyens et les peuples. Mais ils n’en veulent plus.

Nous sommes gouvernés aujourd’hui, comme le disait Camus, par des machines et des fantômes. Dans ce clair-obscur, surgissent toutes les angoisses. Angoisses du chaos, de l’anéantissement réciproque, des incendies universels. Surgissent toutes les misères aussi, économiques, symboliques, du déclassement, de l’invisibilité. Enfin, toutes les passions enfantées par la haine et la peur. Là où Hollande a raison, c’est qu’il y a un risque de dislocation. Pas seulement de la société française, mais de plusieurs régions du monde, et en particulier de l’Europe. C’est de ces failles, sismiques, qu’émergent Daesh, les populismes, les racismes, le FN et consorts…

Vous les mettez tous sur le même plan ?

On voit émerger des mouvements violents, habillés de religion ou de marqueurs communautaires ou ethniques, qui captent la colère et le désespoir des masses face à cette crise de gestion néolibérale du monde. C’est, à la fois, une crise des pratiques néolibérales qui vivent sur une économie subprime, et des valeurs désormais en chute libre d’un capitalisme heureux. Les gens ne sont plus « croyants » de cette « religion de marché », et on leur demande de demeurer « pratiquants », et d’accepter de souffrir l’austérité pour mériter le paradis promis par la technocratie. Résultat : vous avez le Brexit, dont ceux-là mêmes qui l’ont promu, ne savent plus quoi faire !

J’ai souvent dit que cette émergence des théofascismes pouvait ressembler à ce qui avait pu se passer à la fin du XIXe siècle et au milieu des années 1920-1930, avec l’émergence des fascismes, du nazisme, des totalitarismes, lorsque, face à la crise des valeurs et des pratiques libérales, les masses se sont trouvées confrontées à une situation politique sans solution politique possible.

À ce moment-là aussi, face aux masses désœuvrées et esseulées, des mouvements de masse ont émergé, portés par des minorités audacieuses, violentes, organisées, capables, au nom du nationalisme, du racisme, des valeurs populistes les plus débridées, de contrôler et d’encadrer des individus déboussolés, des individus de masse. Dans ce qu’Hannah Arendt nomme le « désert », tout ce qui pouvait relier les humains entre eux – la religion, la politique, la culture, l’amitié -, se voyait menacé par les crises, économiques et symboliques.

Dans ce vide, différent et relatif selon les époques, bien sûr, l’angoisse de l’avenir et du devenir conduisait à chercher des repères et des identifications fusionnelles aux camarades des partis que les appareils organisaient de manière habile et drastique. Ces révolutions conservatrices sont nées des contradictions entre les belles idées libérales issues des Lumières (croyance dans la raison critique et le progrès, émancipation par le commerce, réduction de la misère par la technique et l’industrie…) et les pratiques des gouvernements « libéraux » bourgeois (les inégalités sociales, l’inféodation au commerce, le chômage de masse, la désaffiliation des individus de leurs liens familiaux…).

On l’a vu de manière éclatante avec l’ère Sarkozy !

La logique sécuritaire néolibérale portée notamment par Nicolas Sarkozy – qui a beau jeu désormais de trouver à redire sur la politique de sécurité actuelle ! – a elle-même cassé les effectifs de sécurité (gendarmerie, armée, police). Voilà des larmes de crocodile de nos conservateurs qui ont exigé la casse des services publics qui assuraient, en réalité, la sécurité autrement que de manière sécuritaire.

En maintenant et en fabriquant le lien social, ce lien qui produit un sentiment de sécurité très important – on voit bien comment en jouant sur les émotions, la peur, on risque de faire basculer la démocratie vers n’importe quel ordre autoritaire et totalitaire – on produit une sécurité réelle. À partir du moment où les gens sont ensemble, sont bien soignés, sont éduqués, sont accueillis, bref où on les aide à vivre ensemble par les services publics, il y a un terreau de la sécurité que le paradigme de la logique d’austérité et du modèle de l’homme économique ont détruit toutes ces dernières années.

Il faudra aussi faire ce bilan, et savoir combien de vies gâchées a pu produire cette austérité dont les Européens ne veulent plus. À s’obstiner dans cette technocratie qui place les citoyens et les peuples sous curatelle technico-financière, les politiques jouent la politique du pire, celle de Daesh, comme celle des extrêmes droites, et finiront par être eux-mêmes emportés par les monstres qu’ils ont créés.

Une piste de résolution serait donc de changer le système économico-politique ?

Oui, sauf qu’il n’y a pas de résolution immédiate. On n’a pas de kit pour changer de civilisation. Là encore, nous cherchons toujours trop vite des solutions face à des problèmes multidimensionnels qui ont une temporalité complexe. Il faut envisager des mesures avec des temporalités différenciées : peut-être que les mesures sécuritaires sont nécessaires, je ne sais pas, je ne prendrai jamais le risque de les dire inutiles simplement par choix idéologique.

La situation est grave, beaucoup plus qu’on ne le dit. Mais je suis sûr d’une chose, c’est que ces mesures de surveillance sont insuffisantes. Cela ne suffira pas, si ces mesures ne sont pas accompagnées d’autre chose, de mesures authentiquement politiques, sociales et culturelles_._ À demeurer au seul niveau de la veille et de la protection sécuritaires, nous finirions par tomber dans le piège de notre ennemi en changeant insidieusement de civilisation et de manières de vivre.

Et puis il ne faut pas que Daesh nous cache les autres périls : la montée du FN, la tentation des extrêmes, le repli frileux sur nous-même. Et que le problème Daesh nous empêche de voir que la question majeure, c’est que nous n’arrivons pas à trouver d’alternative politique qui nous permette de transformer les frustrations et les colères des citoyens en force politique.

La gauche en est-elle aujourd’hui capable ?

Pour l’instant non. Elle n’est pas capable d’offrir un projet politique crédible à des masses en colère et désespérées. A nouveau, nous nous trouvons devant une crise politique que paradoxalement nos institutions et nos politiques se refusent à traiter par des mesures politiques, qu’elles abordent comme des problèmes techniques sans changer de logiciel. Résultat des courses : en empêchant le traitement politique d’une crise politique, on précipite le peuple dans les bras de tous ceux qui ressemblent à du politique parce qu’ils sont anti-système !

Comparaison n’est pas raison, mais cette situation ressemble à s’y méprendre à ce que Simone Weil décrivait de la situation en Allemagne en 1932-33. Les masses vont chercher ailleurs que dans les partis traditionnels des démocraties libérales des points d’appui pour s’extraire de leur désespoir. Que ce soit dans la notion de communauté religieuse ou ethnique ou autre, la renaissance politique de ces notions s’explique par les failles du système qui conduiront, à terme, à sa dislocation.

La question du politique nous revient donc paradoxalement par le religieux…

Oui, alors même qu’à certaines périodes de notre histoire, il en était le repoussoir. C’est sur les ruines des nationalismes du monde arabo-musulman que renaissent les islamismes politiques et terroristes qu’il ne faut surtout pas confondre et amalgamer. Il y a tout un travail généalogique et archéologique à faire de ce côté-là, dont je précise, une fois encore, qu’il ne saurait épuiser les racines des terrorismes actuels.

Mais, ce qui me paraît intéressant, c’est de remarquer que, faute d’idéologies politiques identifiables_, le motif religieux fait l’affaire pour nombre de propagandes « _par l’acte », comme on le disait naguère des anarchistes. Les idéologies avaient eu tendance à remplacer les religions, aujourd’hui les motifs religieux tendent à recouvrir des idéologies. Mais les pratiques tendent à se maintenir, c’est toujours violence contre conscience, humanisme contre barbarie, Lumières contre ténèbres… mais, le clair-obscur brouille les pistes. On cherche désespérément le soleil !

Notre travail consiste donc à démasquer la question politique qui se cache derrière le religieux, le communautaire. Et ensuite, s’en saisir à bras-le-corps. Ce qui veut dire qu’il faut signer l’acte de décès du néolibéralisme, en urgence, en état d’urgence. Qu’il faut absolument, par exemple, reconsidérer la fonction sociale de l’art comme du soin ou de l’éducation ou de la justice, et la fonction politique de la culture et de l’information. Il y a eu le « pacte de stabilité », puis « l_e pacte de sécurité_ », il faut aujourd’hui « le pacte d’humanité », et à la manière de Zweig approcher la liberté moins comme une habitude que comme « un bien sacré ».

Concrètement, cela implique, par exemple, de favoriser la « fraternité européenne » en cassant la technocratie de Bruxelles et ses traités qui mettent les peuples en concurrence et en servitude. Il faut une « désintoxication morale de l’Europe » disait Zweig. Au risque de désespérer les peuples qui la composent. Si nos gouvernements ne sont pas capables de mettre un terme à cette technocratie, on verra monter l’extrême droite en Europe, et les théocraties ailleurs dans le monde.

Comment cela se fait-il que les politiques soient si inopérants ?

Aujourd’hui, le politique a déserté la spécificité de son champ. Hier, il l’a fait au profit de la religion du marché. Aujourd’hui, il le fait au profit d’une société du spectacle. Les hommes politiques essaient de vendre dans leurs discours des produits qui leur permettent d’acquérir un maximum de parts de marché de l’opinion publique. Faisant cela, ils aggravent la crise. Ils ne sont pas crédibles. Ils « gèrent » les opinions et maintiennent, sans les contrebalancer, les pouvoirs des oligarques de l’économie.

Après l’émotion terrible de cette semaine, comment voulez-vous que nous puissions croire autant le gouvernement que son opposition ? Il nous manque une parole politique, authentique, qui puisse faire un projet alternatif à la myriade de mouvements autoritaires, extrémistes, terroristes. Bref, il manque une parole politique consistante qui puisse contrer la propagande des monstres nés de la crise. Il nous faut un discours vrai, le feu sacré du politique, qui enthousiasme et donne envie de se battre autant que de rêver, de s’aimer autant que de s’opposer sans se détruire.

Et sinon ?

La suite a déjà eu lieu : on a déjà vu dans l’histoire, à la fin du XIXe siècle, entre 1885 et 1914, l’émergence de mouvements nationalistes, populistes, antisémites en France et en Europe. Ils poussaient sur le reflux des valeurs des Lumières, du progrès, du rationalisme. Le déclin de ces valeurs du libéralisme philosophique favorise l’émergence de monstres politiques, comme le fascisme et le nazisme.

La philosophe Simone Weil explique qu’en 1932-33, l’Allemagne s’est trouvée face à une crise politique terrible, et qu’on a interdit aux gens de résoudre cette crise. Aujourd’hui, c’est moins l’interdiction que l’empêchement. La censure est indirecte, insidieuse, mais elle existe : nos logiciels inhibent la capacité politique d’inventer des alternatives. Dans les années 1930, l’alternative monstrueuse politique a été Hitler et les fascismes… Aujourd’hui, on a quelque chose d’analogue avec Daesh : une propagande incohérente, un « attrape-tout » idéologique, des sentiments confus, une rhapsodie qui joue sur toutes les partitions de frustration et de mécontentement.

Peut-on vraiment faire l’analogie entre Hitler et Daesh ?

Ce qu’a fait Hitler, en encadrant les masses, en leur donnant des boucs émissaires face à leurs sentiments de colère et d’humiliation, c’est de leur donner des raisons fallacieuses de vivre et de mourir pour des illusions de pacotille. Il n’empêche que des forces, même minoritaires, surgies des ténèbres, peuvent apporter la violence et l’anéantissement. Aucune, ou presque, des mesures sociales promises par les nazis, n’ont été tenues, le régime de propriété et les oligarchies industrielles et financières se sont maintenues et accrues. Les classes sociales qui avaient cru éviter le déclin, ont été cocufiées. Il y a eu des millions de morts, une nouvelle industrie de la terreur qui a rendu plus que jamais l’humain superflu et obsolescent, matière première des techniques de production. Après la guerre, un vent humaniste a soufflé. Il est retombé. Aujourd’hui, de nouveau on entend la colère et le désespoir des opprimés. On finira par éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous versent pas de dividendes, aimait à rappeler mon ami Bernard Maris, en citant John Keynes. Jusqu’à quand laisserons-nous faire ?

Sur quoi peut-on se fonder pour envisager une autre politique ?

Cela ne peut se fonder que sur la réinvention de l’humanisme. Une posture éthico-politique, qui vise à faire « l’ontologie du présent », comme le dit Michel Foucault, pour essayer de voir ce qui, dans ce présent, brille comme un danger que l’histoire peut éclairer. C’est ce défi de la modernité que nous avons à relever : replacer l’humain au centre, de manière concrète, particulière, pas de manière universelle, réduit à la monotonie, pas de manière homogénéisée.

Il faut relire aujourd’hui Stefan Zweig, notamment son livre sur Le Brésil, terre d’avenir, où il explique comment la création d’une culture peut naître de la créolisation de l’ensemble des particularités culturelles qui la composent. C’est l’hétérogène qui rend fort. La création d’une véritable identité culturelle passe par le creuset d’une culture qui fait fondre ensemble – par des alliages subtils -, bien des composants humains.

Le politique, c’est à cette pluralité qu’il a à se confronter, pas parce qu’il en a besoin comme « forces de travail » à exploiter, mais parce que c’est ainsi que se crée un peuple_,_ sa force et son histoire. Il faut faire passer le message de la désintoxication morale de l’Europe, qui doit passer par la République des Lettres, par la fraternité des cultures, des échanges, des expériences sensibles.

Zweig dit qu’on devrait enseigner à chaque nation son histoire, moins celle de ses conflits avec les autres nations, mais bien plutôt ce que chacune d’entre elles doit aux autres pour être aujourd’hui ce qu’elle est. Il s’agirait moins d’enseigner nos victoires et nos défaites, que nos dettes aux autres cultures. C’est en nous appropriant à notre manière singulière ce que les autres nous ont apporté que nous nous sommes créés, que nous avons, comme l’écrivait Camus, « donné une forme à notre destin ».

Roland Gori est psychanalyste et professeur émérite de psycho¬pathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille. En janvier 2009, il a initié l’Appel des appels – une coordination de mouvements issus des secteurs du soin, de la recherche, de l’éducation, du travail social, de la culture… – dont le but est de fédérer une multitude d’acteurs critiquant l’idéologie néolibérale et ses conséquences sur les services publics notamment.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence : L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et Une Nuits-Fayard, 2009 ; La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013 ; et, plus récemment, L’Individu ingouvernable, Les Liens qui Libèrent, 2015.

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A écouter : Daniel Cohn-Bendit s’agace des « orgueils nationaux » mais n’a pas perdu foi en l’Europe.

france interRisque d’implosion de l’Europe: Il appelle à repenser les élections européennes et plaide pour des mesures de relance.

« Il faut faire les comptes : qui veut vraiment nager ensemble ? Dans les deux prochaines années on aura une période très intense de débats. Il est possible qu’on ait une Europe qui tourne autour de la zone euro et ceux qui s’arrêteront et deviendront les associés privilégiés de cette Europe. »

« L’État Nation a mis deux siècle à se faire, l’Europe on est à 50 ans, ce n’est rien dans l’Histoire »

« Tout le monde met tout sur le dos de Bruxelles. Je veux qu’on me dise qui est Bruxelles ! On est obligé de faire l’Europe pour les nuls, on en est là, ça va prendre du temps »

« On ne peut pas encenser Michel Rocard dimanche et dire aujourd’hui, il ne faut pas donner de cap ! »

« Plus personne ne veut faire comme les Anglais. Sondage en Finlande : +12% qui soutiennent Europe, en Suède +12%. Il y a un retournement de l’opinion publique sur la sortie de l’Europe après le Brexit »

Comment retisser le lien entre l’Europe et les citoyens ?

« Dans deux ans, il y aura les élections européennes, c’est 27 élections nationales. Vous ajoutez à cela des listes transeuropéennes, dans un collège de l’Europe, les têtes de listes seront candidates à la présidence de la Commission. Vous seriez candidat dans toute l’Europe. Pour la première fois, vous auriez un espace public européen. S’il y a une liste transeuropéenne, je serai candidat et je prendrai Montebourg ou Mélenchon sur l’Europe, un à un »

Fonctionnement de la démocratie

« En 1955, si on avait demandé aux Français s’ils voulaient se réconcilier avec les Allemands, vous auriez eu 70% de contre. Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison (…) quand le peuple vote pour l’extrémisme, quand le peuple vote pour le nazisme, il n’a pas raison ! »

« Montebourg est complètement crétin et contre les peuples »

« Un parti politique comme le FN qui fait 30% n’est pas représenté à l’Assemblée, c’est un déni de démocratie, il faut le dire aussi ! Les démocraties ne sont pas parfaites, on peut les améliorer »

Listes transnationales

« Il y a une résolution du Parlement européen votée, il y a trois ou quatre mois demandant un collège unique et ces listes transnationales, c’est la première étape. La deuxième étape est que le Conseil européen devrait dire à l’unanimité, et c’est le problème, accepter à l’unanimité que cette loi devienne une directive européenne. Là, vous faites ça en six mois »

Dumping social

« Vous prenez le débat en France sur les délocalisations, quand Mercedes a délocalisé en Loraine, la région leur avait donné pour rien le terrain, c’est une délocalisation déloyale, est-ce qu’il y a quelqu’un, un syndicaliste, qui a dit que c’était déloyal ? Non »

Élargissement de l’Union européenne

« L’élargissement a eu lieu quand le rideau de fer est tombé, si on n’avait pas fait l’élargissement, on aurait dû refaire le mur. On a mal fait l’élargissement car on n’a pas changé quantitativement le budget européen. Pour rééquilibrer les différences économiques, il faut un budget d’intervention, c’est là que les gouvernements ont fauté »

Candidature de Nicolas Hulot

« Je suis pour une candidature de Nicolas Hulot mais il faudrait qu’il se décide. Je dis qu’il peut gagner la primaire de la gauche. S’il y a un deuxième tour Hulot / Marine Le Pen, ce serait rêvé mais il gagnerait à 65-70%. Si même Estrosi est capable de battre Marion Maréchal-le-Pen, c’est qu’il y a un plafond de verre »

« Si François Hollande gagne les primaires du parti socialiste, vous aurez une candidature supplémentaire alors il n’y aura pas de candidat de gauche au second tour ! »

Comment bloquer la montée du populisme ?

« Il faut faire du Rocard, dire les choses, l’expliquer et partir de la réalité »

Euro de football

« Je pense toujours que la France va gagner. L’Allemagne n’est pas aussi forte qu’il y a deux ans, la France est plus forte qu’il y a deux ans »

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Le vote Brexit – l’UE doit agir pour améliorer le sort des travailleurs

EtucCommentant les résultats du référendum britannique sur l’appartenance à l’UE, Luca Visentini, Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES), a déclaré :

 « C’est un jour sombre pour l’Europe et pour la Grande-Bretagne. Il doit tirer la sonnette d’alarme à l’UE afin qu’elle offre de meilleures perspectives aux travailleurs. »

« Il règne une grande désillusion au sein de l’Europe, pas seulement au Royaume-Uni. L’austérité, la réduction des dépenses publiques, le chômage, l’échec du gouvernement de répondre aux besoins des gens, l’incapacité de l’UE d’agir communément a rendu les gens hostiles à l’UE.  Les travailleurs veulent une UE qui améliore résolument leurs conditions de vie. »

« L’UE doit veiller à ce que ce jour ne marque pas le début de l’éclatement de l’Europe, et ne porte atteinte aux emplois et aux droits des travailleurs. » 

« L’Union européenne doit faire en sorte de profiter à nouveau aux travailleurs, de créer une société plus juste et plus égalitaire et d’investir dans des emplois de qualité, des services publics performants et de véritables opportunités pour les jeunes. »

« La CES s’allie au TUC pour dire que les travailleurs britanniques ne doivent pas payer le prix du Brexit. »

« La CES continuera, et plus encore, à se battre pour une Europe plus sociale et plus juste. »

Pour consulter le communiqué de presse du TUC (uniquement en anglais) : https://www.tuc.org.uk/international-issues/europe/eu-referendum/working-people-must-not-pay-price-leaving-eu-says-tuc

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Brexit: Steinmeier et Ayrault appellent à une « union politique » accrue en Europe

NouvelobsBerlin (AFP) – Les ministres français et allemand des Affaires étrangères ont appelé, dans un document commun publié lundi à Berlin, à renforcer l’intégration « politique » en Europe en réponse à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

« Nous allons faire de nouvelles avancées en direction d’une union politique en Europe, et nous invitons les autres Etats européens à nous rejoindre dans cette entreprise », écrivent Frank-Walter Steinmeier et Jean-Marc Ayrault dans un document en allemand publié sur le site internet du ministère allemand.

Concédant qu’il existe des « niveaux d’ambition d’intégration différents » dans les pays européens et donc qu’il peut y avoir une Europe à plusieurs vitesse, les deux ministres prônent une intégration plus poussée en matière de sécurité, une politique d’asile européenne et une convergence économico-budgétaire renforcée en zone euro, évoquant même un budget commun de l’Union monétaire.

La chancellerie allemande a cependant rapidement relativisé la portée de ce document, soulignant qu’il constituait une « réflexion » des ministres mais n’engageait pas Angela Merkel. Cette dernière, depuis le vote du Brexit, appelle à l’inverse à la patience et à la retenue.

« Nous sommes dans une phase où il y a beaucoup de réflexion et de documents. C’est bien ainsi (…) c’est un apport à la discussion qui est le bienvenu », a dit son porte-parole Steffen Seibert, tout soulignant qu’au final cette réflexion « doit être mené dans le cercle des 27 ».

Dans leur document intitulé « Une Europe forte dans un monde d’insécurité », les deux ministres prônent un « agenda sécuritaire européen » face aux menaces « intérieures et extérieures ».

« L’Allemagne et la France vont dès lors soutenir une politique extérieure et de sécurité intégrée de l’UE qui réunisse tous les instruments politique de l’UE », écrivent-ils.

Sur leur volonté de bâtir une « politique européenne d’Asile et de migrations », les deux ministres veulent entre autres « une Agence européenne de l’asile » et que « l’UE fonde le premier système multinational de gardes-frontières et garde-côtes dans le monde ».

Sur le plan économique, en opposition notamment avec la ligne défendue par la chancelière et son ministre des Finances depuis des années, les deux ministres demandent des « ajustements » pour satisfaire aussi les pays opposés à la politique d’austérité et non seulement les partisans de l’orthodoxie.

Ils évoquent aussi un budget propre à la zone euro, un président permanent de l’Eurogroupe responsable devant le Parlement européen ainsi qu’un Fonds monétaire européen pour l’Union monétaire.

« L’Allemagne et France doivent former le noyau du groupe qui sera prêt à avancer » sur ces sujets, disent les ministres.

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Handelsvertrag mit Kanada: Entsetzen über Junckers Geta-Plan !!!

spiegel_online_logo_460_64Ausgerechnet auf dem Brexit-Gipfel erklärt EU-Kommissionschef Juncker, das umstrittene Handelsabkommen Ceta an den nationalen Parlamenten vorbeischleusen zu wollen. EU-Regierungschefs sind empört.

Eigentlich wollten die Staats- und Regierungschefs der EU nach dem Austrittsvotum der Briten ein klares Signal aussenden: « Wir haben verstanden. » Egal, wie die EU der Zukunft aussehe – sie müsse bürgernäher werden.

Doch dann kam EU-Kommissionspräsident Jean-Claude Juncker. Hinter verschlossenen Türen erklärte er den Staats- und Regierungschefs, das Handelsabkommen Ceta zwischen der EU und Kanada falle ausschließlich in die Kompetenz der EU – und solle deshalb ohne die Zustimmung der Volksvertretungen der Mitgliedstaaten beschlossen werden. Nur das Europaparlament müsste den Deal dann noch absegnen.

In den meisten EU-Ländern, darunter in Deutschland und Frankreich, dürfte das als Kampfansage betrachtet werden. Sie sehen Ceta als sogenanntes gemischtes Abkommen. Alle Bestandteile, die in die Kompetenz der Mitgliedstaaten fallen, müssten von deren Parlamenten abgesegnet werden. Der Streit droht nun zu eskalieren – ausgerechnet in einer Frage der Volksbeteiligung und ausgerechnet kurz nach dem Austrittsreferendum der Briten.

Gabriel nennt Junckers vorgehen « unglaublich töricht »

Entsprechend heftig fällt nun die Kritik an Juncker aus. Dessen Vorgehen sei « unglaublich töricht », sagte Bundeswirtschaftsminister Sigmar Gabriel (SPD) dem « Tagesspiegel ». Das « dumme Durchdrücken von Ceta » werde alle Verschwörungstheorien bei anderen Freihandelsabkommen wie TTIP« explodieren » lassen. Sollte Juncker sich durchsetzen, sei auch das TTIP-Abkommen mit den USA tot – auch wenn es das inzwischen ohnehin zu sein scheint.

Österreichs Bundeskanzler Christian Kern fand ebenfalls deutliche Worte. « Juncker vertritt eine juristische Position », sagte Kern. Die Frage der Einbindung der Parlamente sei jedoch « hochgradig politisch ». « Das hier in einem schnellen Ruckzuck-Verfahren durchzusetzen, kostet die Europäische Union viel an Glaubwürdigkeit. »

Kritik kam auch aus dem EU-Parlament. « Die EU-Kommission hat den Schuss nicht gehört », schimpfte Reinhard Bütikofer, Chef der Europäischen Grünen. Junckers Vorhaben sei eine « frivole Anmaßung ». Bütikofers Parteifreund Sven Giegold warnte: « Egotrips der EU-Kommission sind Futter für die EU-Skeptiker. »

Juncker verteidigte sich am Mittwoch nach dem Ende des EU-Gipfels. Ob Ceta ein gemischtes oder ein EU-Abkommen ist, sei ihm persönlich « schnurzegal » – es handele sich dabei lediglich um eine juristische Frage, die zudem eine « Scheindebatte sei ». Denn inhaltlich habe niemand etwas an Ceta auszusetzen, das habe er bei den Regierungschefs « individuell abgefragt ». Im Übrigen sei das Ceta-Abkommen « das beste, das die EU je abgeschlossen hat ». Juncker forderte « eindeutige Rechtsmittel », die belegen, dass Ceta kein « EU only »-Abkommen ist.

Juncker warnt vor Lähmung der EU

Junckers Ansatz hat nicht nur Gegner. Die Befürworter des Vorhabens, Ceta als « EU-only » einzustufen, befürchten ein Scheitern des Abkommens, wenn die Parlamente in allen 28 Mitgliedstaaten zustimmen müssten. Verweigert sich nur eines, wäre der Handelsvertrag tot. Juncker warnte die Staats- und Regierungschefs für diesen Fall vor einer Lähmung der EU und einem massiven Glaubwürdigkeitsverlust auf internationaler Bühne, hieß es in Brüssel.

Seine Sorge ist berechtigt: Eines der vier belgischen Regionalparlamente, die zustimmen müssten, hat sich bereits auf eine Ablehnung festgelegt. Bulgarien und Rumänien wiederum wollen eine Zustimmung mit Visa-Erleichterungen durch Kanada für ihre Bürger verbinden.

Dennoch bestehen auch andere EU-Länder seit Langem darauf, Ceta durch die nationalen Parlamente zu schicken. Nach dem Brexit-Referendum fühlen sie sich in ihrer Haltung klar bestätigt, und sie können mehrere Rechtsgutachten ins Feld führen. Doch auch die Kommission hat eine juristische Expertise erstellen lassen, und sie besagt, dass Ceta nahezu ausschließlich EU-Kompetenzen berühre.

Minister könnten die Notbremse ziehen 

Sollte die Kommission nicht einlenken und Ceta als « EU-only » in den Europäischen Rat einbringen, droht dort massiver Ärger. Die Regierungen der Mitgliedstaaten könnten den Vorschlag zwar abändern und Ceta zu einem gemischten Abkommen erklären – doch dafür wäre ein einstimmiger Beschluss nötig. Der schien lange sicher, bis Ende Mai der italienische Wirtschaftsminister Carlo Calenda in einem Brief an Juncker signalisierte, dass sein Land ausscheren könnte.

Sollte das einstimmige Votum des Rats nicht zustande kommen, bliebe den Mitgliedstaaten als letzte Möglichkeit, Ceta vollständig zu blockieren. Denn der Beschluss benötigt eine qualifizierte Mehrheit – also die Zustimmung von mindestens 16 der 28 Mitgliedsländer, die zugleich 65 Prozent der EU-Bevölkerung stellen. Eine solche Mehrheit dürfte aber zumindest aus Sicht der Deutschen nicht zustande kommen. Minister Gabriel kündigte für sich bereits an, das Ceta-Abkommen im EU-Ministerrat abzulehnen, sollte der Bundestag vorher nicht abgestimmt haben.

Kanzlerin Merkel kündigte am Dienstagabend an, den Bundestag in jedem Fall mit der Frage zu befassen. Zugleich bemühte sie sich, die Debatte nicht weiter eskalieren zu lassen. Die Kommission habe lediglich ihre Rechtsauffassung dargelegt, sagte Merkel. Das sei kein Grund, sie « an den Pranger zu stellen ».

Ceta gilt als eine Blaupause für das noch umstrittenere Handelsabkommen TTIP zwischen der EU und den USA. Die kanadische Regierung hofft auf einen 20-prozentigen Anstieg des Handels mit der EU. Kritiker warnen dagegen vor einer Schwächung des Verbraucherschutzes, sozialer Ungerechtigkeit und einem zu großen Einfluss der Wirtschaft. Die EU-Kommission hofft, Ceta vor Ende Oktober unterzeichnen zu können.

Von , Brüssel

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Traité UE-Canada: Juncker favorable à une adoption sans avis des parlements nationaux !!!

RTBFLe président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, s’est dit favorable ce mercredi à une adoption du traité de libre-échange UE-Canada (Ceta) sans demander l’avis des parlements nationaux.

« J’ai dit clairement hier (…) que la Commission est arrivée à la conclusion en raison d’une analyse juridique que ce n’est pas un accord mixte« , a dit Juncker, lors d’une conférence de presse après la première réunion des 27 États membres de l’UE sans la Grande-Bretagne, à Bruxelles.

Dans le jargon européen, quand un accord est « mixte« , cela signifie qu’il est à la fois conclu par la Commission européenne – qui négocie et finalise l’accord international – et par les États membres. Par conséquent, les parlements nationaux doivent donner leur aval en plus du Parlement européen.

« L’accord que nous avons conclu avec le Canada est le meilleur accord commercial que l’UE ait jamais conclu« , a martelé Juncker.

Le 13 mai dernier, les 28 Etats membres de l’UE avaient insisté pour que ce traité conclu entre l’Union et le Canada (Ceta) entre en vigueur seulement après un feu vert des parlements nationaux.

La Commission européenne et les Etats membres de l’UE ont pour objectif de signer cet accord fin octobre lors d’un sommet à Bruxelles avec le Premier ministre canadien Justin Trudeau. Et il devrait entrer en vigueur en 2017.

Demotte dénonce l' »acte hostile » de Jean-Claude Juncker

Le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rudy Demotte, a dénoncé  ce qu’il considère comme un « acte hostile » de Jean-Claude Juncker.

« J’ai été tout à fait surpris, pour ne pas dire déçu, des déclarations du président de la Commission (européenne)« , a commenté mercredi M. Demotte en plénière du Parlement en réponse à une question d’actualité du député Christos Doulkeridis (Ecolo).

« Le mois dernier, la majorité PS-cdH, appuyée par l’opposition Ecolo, avait approuvé au Parlement wallon ainsi qu’au Parlement de la Fédération une résolution de défiance envers le CETA. D’autres parlements nationaux européens ont également affiché leur hostilité envers le projet d’accord commercial.

M. Demotte a rappelé devant les députés que M. Juncker n’avait qu’un pouvoir de proposition en la matière, le Conseil européen -les chefs d’Etat et de gouvernement européens- étant le seul à pouvoir décider du caractère mixte ou non du CETA.

Le ministre-président de la Fédération a ajouté qu’il prendrait contact avec le gouvernement fédéral pour arrêter la position belge par rapport à cette question.

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Réinventons l’Europe, l’appel de personnalités européennes

logo-jddAPPEL – Initiée par Guillaume Klossa, fondateur d’EuropaNova, rejoint par des centaines de personnalités européennes, et avec l’encouragement de François Hollande, cette « feuille de route pour une Nouvelle Renaissance européenne » est publiée conjointement par le Journal du Dimanche (France), Bild am Sonntag (Allemagne), Le Soir (Belgique), La Stampa (Italie), Publico (Portugal), Tageblatt (Luxembourg) et la Gazeta Wyborcza (Pologne).

« Nous respectons le vote des citoyens britanniques, et nous le regrettons. Mais il est crucial de ne pas laisser le Brexit détourner notre énergie. Tout au contraire, il peut et doit servir à la raviver. Les Européens doivent se réinventer, et relever des défis collectifs considérables.

Le moment est venu de relancer l’Appel publié simultanément le 9 mai dernier dans une dizaine de pays européens à l’initiative de personnalités très diverses de la société civile, de la culture et de la politique. Ce texte propose ‘une feuille de route pour une Nouvelle Renaissance européenne’, applicable dès l’automne prochain et axée autour de six initiatives concrètes :

1. Un renforcement de la démocratie et de la culture civique européenne ;
2. Une nouvelle étape en matière de sécurité, de défense et de protection civile des citoyens européens ;
3. Une stratégie pour accueillir, intégrer et, le cas échéant, préparer les conditions de retour à plus long terme des réfugiés dans leur pays ;
4. Une nouvelle politique industrielle européenne, fondée sur une croissance décarbonée, capable de moderniser notre économie et de créer massivement des emplois de proximité ;
5. L’achèvement de la zone euro, pour qu’elle fonctionne efficacement, et non comme une machine à accroitre les inégalités ;
6. La création d’un Erasmus des collégiens, qui rassemblera tous les jeunes d’une même génération.

« Une réappropriation rapide du projet européen par nos concitoyens »

Le retentissement de cet appel a été considérable. Des citoyens nous ont apporté leur soutien, des parlementaires y voient une base de relance de l’Union, des organisations de la société civile en font le cœur de leur réflexion, des chefs d’Etat et de gouvernement, dont le président de la République française, nous ont invités à les rencontrer.

Notre ambition est de contribuer à une réappropriation rapide du projet européen par nos concitoyens, dans l’intérêt général de tous. Nous dessinons ainsi notre futur commun. La feuille de route est ambitieuse, concrète, réaliste, centrée sur les besoins et les préoccupations des citoyens. Sans sa mise en œuvre rapide, le décrochage entre les institutions européennes et les Européens va s’accélérer, premier pas vers une possible implosion de l’Union. Une régression sans précédent menace nos démocraties. »

« Donnons à l’Union les compétences pour améliorer durablement nos vies »

Dans un monde traversé par des défis géopolitiques, sécuritaires, migratoires, climatiques ou économiques transnationaux, une Europe unie et puissante est plus nécessaire que jamais. Respectueuse des diversités nationales, garante des droits fondamentaux, capable d’intégrer les immigrants, de créer des emplois, de réduire les inégalités et d’influencer le cours du monde, l’Union européenne doit devenir une grande puissance démocratique, culturelle, écologique et économique, dans un monde multipolaire où les Européens ne représenteront bientôt plus que 5% de la population totale. C’est la condition pour que nos concitoyens reprennent confiance en l’avenir.

Voilà dix ans que les opposants au projet européen saturent l’espace public. Ils critiquent pêle-mêle l’inaction de l’Europe en matière de sécurité, de politique étrangère ou de défense, alors que c’est eux-mêmes qui lui ont refusé les moyens d’agir. Rompons ce cycle absurde! Donnons à l’Union les compétences pour améliorer durablement nos vies.

«Pour que notre ambition se concrétise, nous avons besoin que vous, citoyens de nos pays de l’Union»

Six initiatives, six urgences. Au-delà, nous voulons aussi des institutions européennes plus efficaces. Que le Parlement européen prenne, au bon moment, l’initiative d’une convention ouverte et transparente, et engage le débat avec la société civile. Il faut adapter les traités aux enjeux de notre temps. Nous aboutirons ainsi à un nouveau traité, qui permettra aux pays qui le souhaitent d’avancer ensemble.

Pour que notre ambition se concrétise, nous avons besoin que vous, citoyens de nos pays de l’Union, vous vous empariez de notre initiative : débattez, contredisez ou complétez nos propositions. L’Union européenne doit redevenir l’affaire de tous, et non l’affaire de ceux qui veulent la détruire. Seul un tel mouvement citoyen donnera à nos gouvernants le courage d’agir. Nous invitons tous ceux qui partagent cette conviction à nous rejoindre. Commençons ensemble un grand dialogue européen sur ce que nous attendons de l’Union européenne, pour qu’elle puisse profiter à nous tous, maintenant! »

Rejoignez-nous et signez la feuille de route sur www.m9m.eu

Les co-auteurs de la Feuille de route pour une Nouvelle Renaissance européenne sont :

Guillaume Klossa (FR), auteur, initiateur de la feuille de route, fondateur d’EuropaNova, ancien sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen)
László Andor (HU), économiste, ancien commissaire européen
Lionel Baier (CH), réalisateur
Michel Barnier (FR), ancien ministre des Affaires étrangères, ancien vice-président de la Commission européenne, Parti Populaire européen
Mercedes Bresso (IT), parlementaire européenne, ancienne présidente du Comité des Régions
Elmar Brok (DE), président de la Commission des Affaires étrangères, Parti Populaire européen Parlement européen
Daniel Cohn-Bendit (FR-DE), ancien président du groupe « Les Verts », Parlement européen
Philippe de Buck (BE), ancien directeur général de BusinessEurope, membre du Comité économique et social européen
Georgios Dassis (GR), syndicaliste, président du Comité économique et social européen
Paul Dujardin (BE), directeur général du Palais des Beaux-arts (BOZAR) de Bruxelles
Joschka Fischer(DE), ancien Ministre des affaires étrangères et vice-chancellier d’Allemagne
Cynthia Fleury (FR), philosophe
Felipe Gonzalez (ES), ancien premier ministre, ancien président du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen)
Danuta Huebner (PL), ancienne commissaire européenne, présidente de la commission des affaires constitutionnelles, Parti Populaire Européen, Parlement Européen
Catiuscia Marini (IT), Présidente du groupe socialiste au Comité des Régions, Présidente de la région d’Ombrie
Robert Menasse (AT), écrivain
Christophe Leclerq (FR), entrepreneur dans le monde des média et fondateur d’EurActiv
Jo Leinen (DE), président du Mouvement européen, député, Parlement européen
Sofi Oksanen (FI), écrivaine
Maria João Rodrigues (PT), membre d’équipes de présidence européenne, ancienne ministre, vice-présidente du groupe « Socialistes et démocrates », Parlement européen
Roberto Saviano (IT), écrivain
Nicolas Schmit (LU), Ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Immigration du Luxembourg
Gesine Schwan (DE), présidente de la plateforme de gouvernance Humboldt- Viadrina
Philippe van Parijs (BE), philosophe, professeur à l’université d’Oxford, l’Université Catholique de Louvain (UCL) et la Katholieke Universiteit Leuven (KUL) et ancien professeur invité à l’Université de Harvard
Kirsten van den Hul (NL), écrivaine et éditorialiste
David van Reybrouck (BE), écrivain, fondateur du collectif Brussels Poetry et du sommet G1000 (plateforme pour l’innovation démocratique)
Petre Roman (RO), ancien Premier ministre de la Roumanie, ancien Président du Sénat
Claudia Tapardel (RO), parlementaire européenne, membre de la Commission des affaires constitutionnelles
Guy Verhofstadt (BE), ancien premier ministre, président du groupe « ADLE », Parlement européen
Guillaume Vicaire (FR), directeur général du groupe d’édition Editis
Cédric Villani (FR), mathématicien, Médaille Fields
Sasha Waltz (DE), chorégraphe, danseuse et fondatrice de la compagnie de danse Sasha Waltz and Guests

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L’Etat doit-il nous imposer sa vision du Bien ? A propos de “Justice”, le best-seller de Michael Sandel. Par Ruwen Ogien, philosophe.

NouvelObsLa version française de «Justice», le livre de Michael Sandel issu de son fameux cours de philosophie politique à Harvard, a été remarquablement accueillie en France. Elle a eu droit à tous les honneurs de la presse écrite et radiodiffusée. Il faut s’en réjouir car c’est un ouvrage utile qui montre, par l’exemple, que la philosophie politique et morale n’a pas besoin d’être hors de portée des non-spécialistes pour être sérieuse et profonde.

«Justice» est toujours clair et drôle, plein d’expériences de pensée provocantes (comme celle, désormais célèbre, du «tramway fou»), ce qui ne l’empêche pas d’aller au fond des choses et de défendre des thèses importantes. La traduction de Patrick Savidan restitue parfaitement la limpidité, la rigueur, mais aussi l’humour et la grâce de «Justice».

On peut donc regretter que les éloges qui ont plu sur ce livre aient moins insisté sur ses qualités philosophiques que sur son chiffre de vente. Il est vrai qu’il a trouvé trois millions d’acheteurs dans le monde. Sur un livre, Sandel fait aussi bien que Guillaume Musso et Thomas Piketty réunis, ce qui est certainement un exploit qui mérite d’être souligné.

Mais Michael Sandel ne semble pas avoir été transformé par ce succès impressionnant. Il reste un universitaire courtois, ouvert, désireux d’être jugé sur la valeur des conceptions qu’il défend avec constance depuis plus de trente ans, et non sur la place de ses livres dans les listes de best-sellers. C’est assez naturel pour l’auteur de «Ce que l’argent ne saurait acheter», paru en 2014. Je suis persuadé qu’il préfère une bonne objection à ses arguments à un éloge aveugle, surtout s’il est fondé sur ses ventes. Mais quels sont ses arguments ?

Contre la neutralité éthique de l’Etat

Selon les penseurs «libéraux» au sens américain du terme (c’est-à-dire permissifs en matière de mœurs et interventionnistes en matière économique), un Etat démocratique et pluraliste devrait se soumettre à une règle de neutralité éthique, sur le modèle de sa neutralité religieuse. De la même façon qu’un tel Etat ne privilégie aucune religion, il devrait aussi s’abstenir de marquer une préférence envers une conception morale particulière, qu’elle soit kantienne, utilitariste, aristotélicienne, inspirée par Socrate, Spinoza, Sartre ou Levinas.

Or Michael Sandel a toujours contesté l’idée que l’Etat pouvait rester neutre dans le domaine éthique comme il l’est en matière religieuse. Pour lui, l’Etat doit avoir pour tâche principale de promouvoir les vertus civiques (la solidarité, le souci du bien commun, entre autres) et nous inciter à devenir meilleurs.

Dans le jargon philosophique, on dit qu’il défend des vues éthiques «perfectionnistes». Sandel insiste sur l’importance de ce genre de raisons éthiques dans les débats publics sur les sujets de société qui nous préoccupent: avortement, discrimination positive, mariage entre personnes de même sexe, etc. Mais il ne laisse pas dans le flou ce qu’il entend par «raisons éthiques».

De façon très classique, il divise ces raisons éthiques en trois groupes principaux: utilitaristes, kantiennes, aristotéliciennes (pas toujours sous ces étiquettes, mais je laisse de côté ces questions d’exégèse).

Pour la pensée utilitariste, ce qui compte moralement, ce ne sont pas les intentions ou les grands principes, mais les conséquences positives ou négatives de nos actions sur le plus grand nombre. Pour la pensée kantienne, ce qui compte moralement, ce ne sont pas les conséquences, mais les intentions et le respect absolu de certains principes généraux, surtout celui de ne jamais traiter une personne comme un simple moyen. Enfin, pour la pensée aristotélicienne, ce qui compte moralement, ce ne sont ni les conséquences ni les intentions et les principes, mais le genre de personne qu’on est: douce ou cruelle, généreuse ou égoïste, etc. L’important, pense Aristote, c’est d’être exemplaire, de cultiver la vertu.

Michael Sandel estime que toutes nos intuitions morales vont contre les doctrines utilitaristes et kantiennes. Qui serait prêt à pendre un innocent pour calmer une populace, comme le recommande l’utilitariste ? Qui refuserait de mentir même à un assassin qui vient chercher votre ami caché chez vous, comme l’exige le kantien ?

Seule l’éthique aristotélicienne des vertus sort indemne de la confrontation avec nos intuitions morales selon Sandel. Et c’est pourquoi, tout bien pesé, il milite pour cette éthique qu’il veut ressusciter, réintroduire dans le débat public. Ce choix philosophique le conduit à plaider pour la priorité du bien sur le juste contre John Rawls, le célèbre philosophe américain mort en 2002, qui, à la suite de Kant, défend la priorité du juste sur le bien. 

Or il faut savoir ce que «bien» signifie pour lui donner la priorité sur le juste. Il y a différentes façons de définir «juste» et «bien». Disons, en gros, que le juste concerne notre rapport aux autres, ce que nous leur devons, ce qui constitue une relation interpersonnelle équitable. Par contraste, «bien» renvoie au style de vie personnel qu’on devrait adopter, à ce qu’est une vie bonne: hédoniste ou ascétique, nomade ou sédentaire, individualiste ou tournée vers la collectivité, casanière ou aventurière, etc.

Sandel reconnaît l’intérêt de cette division tout en essayant de brouiller les frontières entre ses deux parties. Il estime que nos idées du bien ou de la vie bonne doivent inspirer nos conceptions du juste. Il serait même concevable, écrit-il, de définir le juste en fonction du bien tel qu’il le conçoit, c’est-à-dire comprendre la justice comme l’expression d’un souci du bien commun.

Sandel insiste aussi sur le fait que, dans le débat public, ces raisons relatives au bien ou à la vie bonne ne devraient pas être exclues, même lorsqu’elles ont une origine religieuse. Un débat public dans lequel elles seraient ignorées resterait superficiel. Il n’engagerait pas sincèrement et sérieusement ses participants. Il est sûr que, dans le climat idéologique présent, où l’individualisme est jugé responsable de tous les maux de nos sociétés, l’idée que le souci du bien commun est le critère de la justice a de quoi séduire.

Bien relatif, juste universel

Mais sa justification philosophique, la priorité du bien sur le juste, ne me paraît pas convaincante. En fait, ce qui permet à Sandel de défendre cette position, c’est l’idée antique qu’il existe une conception de la vie bonne qui vaut pour tous les humains. C’est celle qui conviendrait le mieux à leur «nature», à leur «essence» d’êtres sociaux ou politiques.

Pour ceux qui suivent John Rawls sur ce point (c’est mon cas), il n’est pas vrai qu’il soit possible d’arriver à un accord universel sur la question de la vie bonne. Le mieux que nous pouvons espérer, c’est un désaccord raisonnable. Sous un régime démocratique et pluraliste, toute tentative de la part de l’Etat d’imposer une conception de la vie bonne risque d’être perçue comme une forme de coercition aussi illégitime que celle qui consisterait à contraindre tout le monde d’adopter la même religion. En revanche, nous avons tendance à penser qu’il peut exister un accord raisonnable sur la question du juste dont témoigne l’importance universelle donnée aux droits de l’homme, en dépit des critiques visant leur côté trop «occidental».

C’est pourquoi j’estime personnellement qu’il faut être relativiste à propos du bien et universaliste à propos du juste. Je ne peux donc qu’être en désaccord avec Michael Sandel, qui refuse le relativisme du bien.

Pour lui, il n’existe qu’une conception de la vie bonne correcte. Elle correspond à la «nature» humaine et aux «finalités» des institutions humaines comme la médecine moderne, l’université ou le mariage. Ces idées sont typiquement conservatrices. Il ne faut donc pas s’étonner que Sandel soit finalement si sceptique à l’égard de certaines innovations normatives progressistes comme le droit d’avorter, la discrimination positive ou le mariage gay.

Ruwen Ogien

Justice
par Michael Sandel
traduit par Patrick Savidan
Albin Michel.

Michael Sandel, bio express

Professeur à Harvard, Michael Sandel se rattache au courant «communautarien», pour lequel la société doit être organisée autour de valeurs morales (la solidarité, l’altruisme, etc.). Après «Ce que l’argent ne saurait acheter», paru en 2014, son best-seller mondial vient de sortir chez Albin Michel: «Justice», qui reprend son cours sur la justice donné à Harvard.

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[Revue de presse] Municipales italiennes : le Mouvement 5 étoiles remporte Rome et Turin

Toute l'EuropeLe second tour des municipales italiennes n’aura été qu’une été qu’une confirmation du premier, qui s’était tenu le 5 juin dernier. C’est une percée historique pour le Mouvement 5 étoiles (M5S), parti « ni de droite ni de gauche » fondé en 2009 par l’humoriste Beppe Grillo. Le parti remporte les mairies de Rome et Turin grâce à deux femmes novices en politique, infligeant au passage plusieurs défaites au Parti démocrate du Premier ministre Matteo Renzi. Le plus dur est encore à venir, particulièrement pour Virginia Raggi, la nouvelle maire de Rome, qui reprend une ville criblée de dettes et mal gérée depuis des décennies. Au M5S, on vise déjà la tête du gouvernement italien.

Première femme maire de Rome

« Virginia Raggi, la candidate populiste du Mouvement 5 Etoiles, a été triomphalement élue dimanche maire de Rome » annonceLibération. Les résultats, qualifiés par le journal de « camouflet » pour le Parti démocrate (PD) du Premier ministre Matteo Renzi, « accordent à cette avocate de 37 ans environ 67% des voix« . Elle offre donc à son parti un doublé historique : une première victoire dans la capitale et la première femme maire de la ville éternelle. Et de plus, La Repubblica souligne qu’elle sera le maire le plus jeune jamais élu.

Si le candidat du PD Robert Giachetti a si lourdement chuté, c’est pour Le Figaro l’expression d’une « protestation des électeurs romains après les scandales de corruption et de mafia qui ont émaillé la précédente administration de gauche de la capitale« .

« La jeune femme s’est engagée à ‘ramener la légalité et la transparence dans les institutions après 20 ans d’incurie et de Roma Capitale’, du nom d’un vaste réseau de corruption mis au jour en 2014 dans la Ville éternelle » ajoutent Les Echos.

Le Monde rappelle de son côté le slogan de campagne de la candidate : « CoRAGGIo » – courage. Un courage qui lui sera nécessaire, tant la liste des problèmes parait longue : « 40 % de la voirie est à refaire, les bus et les métros circulent mal, les ordures sont ramassées au petit bonheur« . Sans oublier de « mettre au pas la caste des 60 000 fonctionnaires municipaux« . Le montant de la dette est faramineux : 13 milliards d’euros [Marianne].

Pour la Stampa, ce mandat devra relever le « défi de l’honnêteté » dans une ville « hors des règles » et « réfractaire aux impôts« .

Un mandat qui débute avec déjà beaucoup d’inconnues. Tout d’abord, l’absence d’équipe municipale. « Ce dernier point est pourtant crucial« , notent Les Echos, « l’absence de cadres ayant fait leurs gammes dans la gestion politique au quotidien étant l’une des raisons du bilan mitigé du M5S dans les villes de moindre envergure déjà conquises, comme Parme ou Livourne« .

De plus, la nouvelle maire s’est montrée très vague sur son programme pour redresser la ville, au-delà d’un slogan qui passe bien : « Honnêteté, priorité aux transports en commun et au ramassage des ordures« . « Tout juste s’est-elle prononcée en faveur d’une renégociation de la dette auprès des banques, d’une imposition des immeubles à vocation commerciale appartenant au Vatican, pour une gestion plus rigoureuse des deniers publics et contre les Jeux Olympiques de 2024, pour lesquels la capitale italienne s’est portée candidate« . Virginia Raggi se veut positive : « Dans une ville où tout va mal, les choses ne peuvent qu’aller mieux si on change » [Le Monde].

Le M5S remporte Turin, le Parti démocrate se console avec Milan et Bologne

Autre gifle pour le parti de Matteo Renzi, à Turin, « une autre novice du MS5, Chiara Appendino, 31 ans, a détrôné avec environ 54% l’expérimenté maire sortant Piero Fassino, une figure du PD« . Ce dernier avait pourtant dénoncé le soutien au M5S de la Ligue du Nord, un allié du Front national au Parlement européen [Libération]. Les démocrates n’étaient même pas représentés au second tour à Naples, où le maire sortant Luigi de Magistris, homme de gauche indépendant et ennemi juré de Renzi, a été facilement réélu.

Le Premier ministre se consolera avec les résultats de son parti à Milan, capitale économique de l’Italie, où « Giuseppe Sala, ancien commissaire de l’Exposition universelle, l’a emporté avec plus de 51% des voix« , et à Bologne, fief historique de la gauche [Libération].

Malgré tout pour Les Echos, « une analyse nationale des résultats restera délicate« . D’abord, seuls les habitants d’une centaine de villes italiennes étaient appelés aux urnes. De plus, l’opposition n’est pas homogène. Le M5S était absent à Milan et Naples, et la droite, déchirée à Rome, n’a pas pu passer le premier tour.

Renzi fixe son sort au référendum du mois d’octobre

En Espagne, ABC relativise ces scores historiques, et rappelle qu’avec presque 50% d’abstention, le premier parti reste le Parti démocrate, et appelle Matteo Renzi à être « plus humble et moins arrogant » s’il veut conserver la présidence du Conseil italien.

Pour le Premier ministre, il n’a jamais été question de démissionner à la suite du résultat des municipales. En revanche, « la mère de toutes les batailles » sera selon lui sa réforme constitutionnelle du Sénat, soumise par référendum aux Italiens en octobre prochain. En cas d’échec, il s’est engagé à démissionner, au risque de transformer le référendum en vote « pour ou contre Renzi ».

Le M5S l’attendra dans tous les cas au tournant, car le parti ne cache plus ses ambitions. « Nous sommes prêts à gouverner le pays« , a répété dimanche soir le jeune Luigi di Maio, dauphin pressenti de Beppe Grillo à la tête du mouvement. « Et les Italiens nous reconnaissent la capacité de gouverner. Maintenant c’est à Rome et à Turin, après ce sera le tour du reste du pays » [Les Echos]. La Stampa rappelle qu’aux yeux des députés du M5S, « Rome est l’antichambre du palais Chigi« , résidence officielle du président du Conseil italien.

Le quotidien espagnol El Pais cite aujourd’hui un éditorial de son homologue italien La Repubblica qui affirme que indépendamment du résultat du second tour, la stratégie du parti démocrate et de Renzi « devra être repensée afin de trouver un moyen de recomposer le parti, de faire taire les divisions internes et de combler le fossé avec de nombreux citoyens« .

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Laissez passer l’aide humanitaire pour les réfugiés de Calais !

Le collectif « nous ne céderons pas » vient d’apprendre l’interdiction d’accès à la France d’un convoi humanitaire destiné aux réfugiés en attente d’asile dans les environs de Calais, qui devait prendre le ferry à Douvres le samedi 18 juin[1].

Cette interdiction lui a été annoncée par la délégation à Douvres (Grande Bretagne) de la police des frontières française.

Pour justifier cette mesure inhumaine et inacceptable, les autorités ont cru bon, une fois de plus, d’invoquer, entre autres motifs, l’état d’urgence.

Nous exigeons que le gouvernement français lève cette interdiction immédiatement.

Le Collectif « Nous ne céderons pas »

[1] – Le convoi a été organisé par : Stand Up To Racism, The People’s Assembly, Stop The War Coalition. Il est soutenu par : Momentum, Muslim Association of Britain, Unite, Unison, CWU, TSSA, PCS, ASLEF, FBU, Care4Calais, Woodcraft Folk, Humanitas

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[Revue de presse] L’Allemagne reconnaît le génocide arménien et déclenche la colère du gouvernement turc

Toute l'EuropeLes députés allemands ont adopté hier à la quasi-unanimité une résolution reconnaissant le génocide du peuple arménien par les Ottomans en 1915. Une qualification qui n’a jamais été acceptée par la Turquie et qui a donc déclenché la colère du gouvernement. L’ambassadeur de Turquie en Allemagne a immédiatement été rappelé à Ankara. Un vote qui peut surprendre, en plein débat autour de l’accord sur les migrants, et qui ne facilitera pas les relations déjà tendues entre les deux pays.

Absence remarquée d’Angela Merkel lors du vote

Ni l’appel au « bon sens » de la part du président turc Erdogan, ni les « quelques menaces de mort anonymes » n’auront fait fléchir les députés du Bundestag, la chambre basse du parlement allemand, qui ont voté hier à l’unanimité – sauf deux voix – une résolution reconnaissant le génocide arménien [Les Echos].

Dans la galerie publique qui surplombe l’hémicycle, « des spectateurs, incluant des membres de la communauté arménienne, ont levé des affiches disant ‘merci’ alors que le président de l’assemblée annonçait le résultat du vote sous les applaudissements » [The Daily Mail].

Le titre exact du texte adopté est « Souvenir et commémoration du génocide des Arméniens et d’autres minorités chrétiennes il y a 101 ans« , indique France 24. Le Bundestag y déplore « les actes commis par le gouvernement Jeunes Turcs de l’époque, qui ont conduit à l’extermination quasi totale des Arméniens » mais n’oublie pas de souligner « le rôle déplorable du Reich allemand qui n’a rien entrepris pour stopper ce crime contre l’Humanité« . En effet en 1915, l’Empire ottoman est le principal allié de l’Allemagne, alors engagée en plein conflit de la Première Guerre mondiale.

Seule ombre au tableau, l’absence de la chancelière Angela Merkel et de son ministre des Affaires étrangères lors du vote. Pour un responsable de la gauche radicale, il s’agit d’un acte « pas particulièrement courageux » [France Inter]. Elle a en effet invoqué « un agenda trop chargé » [Les Echos] mais elle aurait tout de même « soutenu le texte lors d’un scrutin test mardi au sein du groupe parlementaire conservateur » explique France 24.

Réaction immédiate de la Turquie

L’Arménie a évidemment salué un vote « historique » venant commémorer le massacre de 1,5 million de Turcs d’origine arménienne accusés de soutenir l’ennemi russe entre 1915 et 1917.

Côté turc, on est dans la réaction inverse. Déjà plus tôt dans la semaine, le président turc Recep Tayipp Erdogan avait appelé au « bon sens » des députés allemands. « Si ce texte est adopté et que l’Allemagne tombe dans ce piège, cela pourrait détériorer toutes nos relations avec l’Allemagne où vivent 3 millions de Turcs et qui est notre alliée dans l’Otan » a-t-il déclaré [Libération].

Le vice-Premier ministre turc Numan Kurtulmus a déclaré « nous considérons cette décision comme nulle et non avenue. Ce n’est pas une décision qui devrait être prise par des politiques ou des parlements, c’est une décision qui doit être prise par des historiens« . Il a ensuite qualifié le texte « d’erreur historique » sur son compte Twitter [The Guardian].

Son homologue à la justice, Bekir Bozdag, n’a pas fait dans la finesse en renvoyant l’Allemagne à son passé nazi : « D’abord, vous brûlez des juifs dans des fours et ensuite vous venez accuser le peuple turc de cette calomnie de génocide » cite Die Welt.

Suite au vote, Ankara a donc rappelé son ambassadeur à Berlin, « comme à chaque fois qu’un pays reconnaît le génocide arménien » expliquent Les Echos. La France avait reconnu le génocide en 2001, comme la plupart des pays européens, à l’exception du Royaume-Uni et de l’Espagne.

« Nous allons réfléchir aux démarches que nous allons mener » a déclaré le président turc, actuellement en visite au Kenya. Une occasion de durcir à nouveau le ton face à l’Allemagne, en bloquant l’accord obtenu avec l’Union européenne sur les réfugiés par exemple. Erdogan « veut obtenir immédiatement une libéralisation des visas pour les ressortissants turcs » rappelle Le Figaro. « Mais l’Europe réclame à la Turquie qu’elle respecte au préalable tous les critères définis. Or celle-ci refuse notamment d’assouplir sa législation ‘antiterroriste’. S’il est tenté par une rupture, Recep Tayyip Erdogan pourrait utiliser la résolution arménienne pour s’en approcher« Pour Les Echos toutefois, « Ankara a exclu d’annuler l’accord conclu le 18 mars sur les migrants« .

Le gouvernement allemand joue la prudence

« Angela Merkel, qui ne peut pas se permettre un échec dans la résolution de la crise migratoire, se veut sereineLe gouvernement allemand veut croire que le temps joue en sa faveur en installant la fermeture de la frontière dans les faits » [Le Figaro]. La chancelière semble vouloir penser que les liens historiques entre les deux pays prendront le pas sur la situation actuelle : « beaucoup de choses lient l’Allemagne et la Turquie. Même si nous avons des différences d’opinions sur certains sujets, la profondeur de nos attaches, notre amitié, nos liens stratégiques sont grands » a-t-elle déclaré à la suite du vote.

« Ankara est en effet un important partenaire commercial, et 4 millions de personnes d’origine turque vivent dans le pays, où la poussée d’autoritarisme d’Erdogan inquiète de plus en plus l’opinion » explique de son côté Libération.

Une autre réaction turque semble aller dans le sens de l’apaisement. Le tout nouveau Premier ministre de Turquie Binali Yildirim a déclaré que son pays et l’Allemagne « restent des alliés très importants » dont la relation ne devrait pas « se détériorer totalement » [La Vanguardia].

Pour Amnesty International, l’accord conclu entre l’UE et Ankara afin de rapatrier les migrants de la Grèce vers la Turquie s’inscrit toujours dans un cadre illégal. « L’UE doit immédiatement mettre un terme à ces mesures conclues sous le prétexte fallacieux que la Turquie est un ‘pays sûr’ pour les personnes réfugiées« , avance l’ONG dans son rapport publié vendredi [RTBF

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Les Européens et la presse : papier ou numérique ?

Toute l'EuropeLa révolution numérique a poussé la presse européenne dans une situation délicate : son public est de plus en plus connecté à l’actualité mais semble de moins en moins intéressé par le format papier. En parallèle, les supports se multiplient pour les lecteurs alors que les médias n’ont pas encore véritablement réussi à adapter leurs sources de revenus. Dès lors, comment le numérique a-t-il transformé les usages et les comportements des Européens vis-à-vis de la presse ?

 Internet, un support inégalement utilisé

La tendance mondiale du passage au numérique s’affirme particulièrement en Europe. Selon le rapport de 2014 de World Press Trends, la circulation de quotidiens papier a baissé de 23% en Europe depuis 2009 contre une baisse mondiale de 2% par an. Un rapport de la Commission européenne de 2013 estime que le nombre d’Européens qui se tournent vers la presse écrite pour l’actualité est en baisse puisque seul un tiers dit la consulter quotidiennement (deux tiers de façon hebdomadaire). À l’inverse, deux tiers des Européens ayant utilisé Internet dans les trois derniers mois ont consulté des sites d’actualité, des journaux ou des magazines (Étude du DEPS, 2014).

Cette consultation varie en fonction de l’âge, de la catégorie socio-professionnelle et des pays étudiés. La part des Européens interrogés lisant la presse écrite tous les jours ou presque est plus importante chez les cadres (49%) que chez les employés (34%) et les ouvriers (28%). Cette même tendance se retrouve en ligne, puisque les utilisateurs d’Internet sont plus nombreux parmi les cadres (82%) et les employés (73%) que parmi les ouvriers (58%).

Pour Josiane Jouët, professeur à l’Université Panthéon-Assas Paris II et chercheuse dans le domaine des pratiques et usages de l’information, ce clivage social se manifeste différemment en ligne. « La presse imprimée voit des profils socialement construits et marqués en fonction des titres de presse, alors que la gratuité de l’information ouvre certains titres à des catégories qui n’y auraient pas accédé autrement. Il y a donc un élargissement socio-professionnel des audiences au niveau de la consultation de l’information« . Le niveau d’éducation reste un facteur déterminant. En effet, la presse écrite est plus régulièrement lue par les Européens ayant poursuivi leurs études jusqu’à l’âge de 20 ans et au-delà (42%) que chez ceux qui ont arrêté leurs études à l’âge de 15 ans ou plus tôt (30%). Mais, précise Josiane Jouët, « un second facteur très important est l’intérêt pour la chose publique, la vie de la cité. Plus les individus sont politisés, plus ils s’intéressent à l’actualité. Ce facteur dépend plus de la socialisation, notamment du milieu familial« .

Quant à la barrière de l’âge, une étude du ministère de la Culture et de la Communication montre que celle-ci n’est pas aussi discriminante. Les internautes de plus de 55 ans sont des lecteurs d’actualité tout aussi avides que les moins de 35 ans, en France comme en Europe. Mais pour les 16-24 ans, Internet reste avant tout un lieu de loisir et de sociabilité, explique Josiane Jouët. Le partage sur les réseaux sociaux, prévient-elle, ne doit pas être confondu avec la consultation : « L’actualité n’est pas la préoccupation des internautes les plus jeunes. Toutes les études montrent que l’intérêt pour l’information augmente lors de l’entrée dans la vie active« .

L’utilisation d’Internet pour l’actualité en fonction de l’âge

Enfin, la consultation de la presse en ligne connaît des changements concernant le type de support. Alors que l’Internet mobile se développe de manière exponentielle ces dernières années, les habitudes de consommation de la presse évoluent. Entre 2014 et 2015, la part de visites de sites de presse français provenant de téléphones mobiles a augmenté de 6,4% selon une étude d’AT Internet. Même si un peu plus de la moitié des visites se fait à partir d’ordinateurs, cette étude montre également que près de deux visites sur cinq proviennent d’un smartphone. L’utilisation de la tablette semble se stabiliser autour d’une visite sur 10.

Si l’accès aux sites de presse passe encore majoritairement par un ordinateur fixe, les internautes privilégient de plus en plus souvent l’usage d’un smartphone. En effet, l’étude du Reuters Institut, confirme l’essor du téléphone portable comme terminal d’accès à l’information en ligne. Parmi  tous les grands pays européens étudiés, la hausse de l’utilisation du smartphone comme support d’actualité se confirme : 34% des Allemands utilisent leur smartphone de façon hebdomadaire pour consulter l’actualité en 2015 contre 21% en 2012, 37% en 2015 En France contre 20% en 2012, 42% en 2015 au Royaume-Uni contre 28% en 2012. Des pays tels que le Danemark, l’Irlande et la Finlande ont même franchi la barre des 50 % en 2015 !

Support de lecture de la presse en France (2015)

L’usage de ces nouveaux supports transforme la consommation de la presse par les Européens. L’interactivité n’est d’ailleurs pas le seul, voire le plus important des changements, soulève Sébastien Rouquette, professeur à l’Université Sorbonne Paris III et chercheur dans le domaine des nouveaux médias. « La télévision était une pratique négociée, avec une dimension sociale ancrée dans un lieu commun. Elle est donc de nature plus consensuelle alors que la presse numérique relève d’une pratique personnelle« . Cette individualisation a de multiples causes, qui vont des résultats personnalisés des moteurs de recherches et du vecteur non-neutre des réseaux sociaux à des différences plus tangibles, la taille d’un écran de smartphone par exemple. « L’accès à l’information est devenu moins rituel et plus ludique« , note Sébastien Rouquette, « avec entre autres une plus grande consultation de la presse people en ligne qu’en kiosque« . Il renvoie aux ‘sitelinks’, ces sous-liens calculés par Google comme les pages les plus consultées sur chaque site de presse, qui font ressortir le caractère très divers des informations les plus lues.

D’immenses disparités nationales en termes d’utilisation, mais aussi de confiance

La façon de lire la presse varie au sein de l’UE, ne serait-ce qu’en termes de pratiques. En ce qui concerne la lecture de la presse écrite (papier ou en ligne), 70% de la population suédoise et finlandaise lit la presse écrite quotidienne alors que cette pratique est beaucoup moins répandue en Grèce, en Bulgarie ou Pologne où les taux sont inférieurs à 10%. Dans un autre rapport de la Commission (2012), selon lequel 61% des utilisateurs d’internet s’en servent pour lire l’actualité, les disparités entre l’Europe de l’Est, les pays nordiques et l’Europe de l’Ouest s’observent de nouveau. En Estonie, en Lituanie, en Lettonie et en Hongrie, le taux d’internautes lisant les journaux en ligne tourne autour de 90%. Il en va de même pour la Suède, la Finlande et le Danemark (79%). En revanche, ce chiffre descend en dessous de 50% dans des pays comme la France (38%), l’Irlande (43%) et la Pologne (48%), dépassant à peine les 50% au Royaume-Uni (53%).

Cela dit, ces données doivent être vues à la lumière de la confiance accordée à ces différents médias. Les Européens ont encore majoritairement recours à la télévision et la radio, cette dernière étant l’institution à laquelle ils font le plus confiance. Moins de la moitié des personnes interrogées par la Commission font confiance à la presse écrite. Internet est même victime d’une hausse de défiance puisque 46% des Européens déclarent n’avoir « plutôt pas confiance » dans ce média ! Une méfiance en augmentation parmi les Européens qui utilisent Internet moins fréquemment : seul un cinquième des 55 ans et plus fait confiance à Internet alors que ses principaux utilisateurs, les 15-24 ans, sont 46% à lui faire confiance. Mais même les étudiants ont marqué un certain recul avec une hausse de 6% de la défiance depuis 2012. En Europe, la confiance en Internet est la plus élevée en République tchèque (51%) alors qu’elle est très faible au Royaume-Uni et en Turquie (moins de 30%).

Plusieurs hypothèses permettent d’interpréter ce phénomène. La radio, avance Sébastien Rouquette, demeure le médium de la voix, directe et instantanée, qui inspire une confiance plus instinctive que l’Internet – sans que cela soit justifié pour autant. Vu l’abondance de contenus présents en ligne, la confiance dépend aussi des sources consultées et des sujets concernés. « D’un côté, les individus n’ont pas forcément confiance, mais de l’autre, lorsqu’arrive un évènement que les citoyens veulent vraiment comprendre, ils se rendent sur les sites des médias légitimes« . note Josiane Jouët. « Loin d’être morts, ils ont donc une carte à jouer : ce sont des sources de référence pour une information construite professionnellement. »

Les réseaux sociaux, simples diffuseurs ou nouveaux éditeurs ?

Une grande nouveauté du développement d’Internet est l’utilisation croissante des réseaux sociaux, dont l’importance (et les algorithmes) change de façon constante. Ces réseaux donnent tout leur sens au terme « social » : lieux de connexion et de discussion, ils deviennent aussi des moyens de partage et de débat de plus en plus importants, notamment par rapport à l’actualité. C’est ainsi qu’en 2015, le Reuters Digital News Report observe que les internautes utilisent leurs réseaux sociaux autant pour consulter l’actualité que pour leur usage social d’origine.

Un exemple frappant de cette utilisation serait Twitter. Dans le même rapport, Twitter se distingue comme le seul réseau considéré « utile pour suivre l’actualité« , contrairement à Facebook et Youtube où les utilisateurs trouvent des informations en venant « principalement pour d’autres raisons« . Cela se traduit sur le type de pages partagées sur les différents réseaux : en janvier 2015, le site de la BBC est le plus tweeté, suivi par le New York Times, alors que Buzzfeed et son cousin Playbuzz (dédié aux quizz en ligne) remportent la palme sur Facebook, de par leur contenu plus facile à partager (grâce à des titres frappants et insolites). Sur Reddit, la moitié des utilisateurs suit l’actualité hebdomadaire, notamment grâce aux « subreddits » permettant de classer les informations par pays ou par domaine ainsi que de tenir des lives où les « redditeurs » partagent des articles et des informations, comme ce fut le cas lors des attentats de Bruxelles. D’autres réseaux existent dans des niches nationales. En Finlande, Ampparit rencontre un certain succès en proposant de partager des titres d’articles et de réagir sur leur contenu. Comparable à Reddit, cet agrégateur d’actualité est le plus populaire de Finlande et compte une communauté d’utilisateurs réguliers très fidèles.

Part des usages dédiée à l’actualité

Le développement des réseaux sociaux comme source d’actualité n’est pas passé inaperçu aux yeux de leurs développeurs. Ainsi, Facebook a lancé Paper en 2014, une application séparant les articles des autres contenus du fil d’actualité. Son manque de succès a toutefois mené au développement de son successeur, Instant Articles, qui permet d’ouvrir les articles de quelques grosses publications (The Guardian, The Atlantic ou encore The New York Times) directement sur l’application Facebook plutôt que sur un navigateur. Le 12 avril, l’application s’est ouverte à toutes les publications mondiales.

Le pouvoir de partage de ces réseaux repose sur un mécanisme qui constitue aussi sa grande limite : le tri algorithmique. Le fait de suivre une page Facebook ne signifie pas que toutes les informations postées apparaitront dans notre fil d’actualité. Un filtrage s’opère en fonction des intérêts, ajoutant une couche d’individualisation de l’actualité qui n’est pas intentionnelle, et souvent cachée. Le caractère fermé et cyclique des informations qui passent ce filtre limite ainsi le potentiel des réseaux sociaux d’élargir nos horizons médiatiques. La démocratisation de la presse à travers le numérique est donc à nuancer, tel que le rappelle Josiane Jouët. « Les modes de consommations ont été profondément modifiés par le numérique, développant une culture du flux, du prélèvement, du survol qui morcèle la vision globale qu’offre un journal« .

Le lecteur dans « l’arène numérique » : quel avenir ?

Le passage de la presse au numérique a considérablement ouvert l’accès à l’information nationale, internationale et européenne. Cet accès direct, varié et en grande partie gratuit, en fait un véhicule de démocratisation très positif, selon Josiane Jouët. En parallèle, les forums sont en baisse d’utilisation et les blogs en baisse de création. « Les espaces de commentaires deviennent de plus en plus difficiles à gérer, même avec un monitoring accru. C’est une grande déception de voir ces plateformes qui portaient tant de potentiel pour le débat citoyen (qui existe), être envahies. On a finalement ouvert la porte par souci de démocratie mais cela laisse passer les perturbateurs au lieu des commentateurs« .

Parallèlement, le lecteur connecté se situe au centre d’une globalisation de l’information et des évènements, commencée dans les années 1970 par la télévision et prenant véritablement forme par les réseaux sociaux, les livetweets ou encore le recours à Périscope. Est-ce que notre compréhension de ce qu’est l’actualité s’est étendue au-delà de l’information régionale pour autant ? Josiane Jouët reste réservée : « la majorité des individus, si on écarte ceux qui sont très politisés, se contentent d’une information somme toute superficielle et courte (de type dépêche d’agence), pour répondre à la question que se passe-t-il ?« . Quant à la consultation de la presse étrangère, ce comportement s’observe surtout dans des fractions d’audience déjà fortement cosmopolites par leurs vies ou leurs études. Enfin, les événements touchant beaucoup les citoyens européens voient une hausse de la consultation des sites de presse non nationaux. À mesure que l’actualité change, sa lecture évolue également…

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Daniel Cohn-Bendit : «La France est épuisée par le mélodrame de la crise»

le tempsCette semaine, «Le Temps» explore les failles et grandeurs de la France, à un an des présidentielles. Pour l’ancien député européen Daniel Cohn-Bendit, les partis politiques ont perdu prise sur la réalité. Seul l’esprit de compromis peut permettre d’en sortir.
Cette France qui craque

La France nous inquiète. A un an des élections présidentielles, les convulsions sociales et le sentiment d’impasse politique dans lesquels est englué notre grand voisin constituent un défi de taille. Comment la France peut-elle surmonter ses fractures? Peut-elle se réinventer? Pendant une semaine, «Le Temps» analyse ce pays qui fascine et qui trouble.

Qui aurait un jour pensé que la démarche d’Alain Juppé serait saluée par «Dany le Rouge» pour les primaires de la droite? A un an des prochaines présidentielles, l’ancien leader de Mai 1968, clairement déçu par le quinquennat de Hollande et par la déliquescence du mouvement écologiste, ne craint pas de plaider pour une majorité de recomposition et de compromis, comme l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac dit l’envisager. Il s’en explique pour Le Temps.

Le Temps: Vous ne décolérez pas sur la «lâcheté» politique ambiante, révélée par le projet de loi sur la réforme du Code du travail adoptée en urgence en première lecture par les députés. Vous êtes devenu libéral?

Daniel Cohn-Bendit: La lâcheté que je dénonce est celle de tous les acteurs politiques français et le recours à l’article 49.3 pour faire adopter ce texte aux forceps en est la parfaite illustration. La droite a fait preuve de lâcheté en refusant de dire ouvertement qu’elle voterait «pour». Le gouvernement a fait preuve de lâcheté en refusant d’affronter les «frondeurs» du Parti socialiste, et de constater qu’il n’a plus de majorité. Quand auxdits frondeurs, ils ne vont pas jusqu’au bout de leur logique, refusant de voter la défiance envers un premier ministre qu’ils vouent aux gémonies. C’est cet aspect de la France qui m’inquiète le plus aujourd’hui: le pays s’épuise dans le mélodrame de la crise. Les forces politiques traditionnelles y sont en situation de faiblesse absolue. La société civile est complètement morcelée. Tandis que, du côté de ceux qui se sentent exclus, notamment les jeunes, la classe moyenne paupérisée et les classes populaires, le sentiment de révolte se durcit. Etre lâche, c’est accepter cette fuite en avant irrationnelle et inquiétante. C’est laisser s’installer ce climat délétère.

– Les partis politiques français, dites-vous, ont perdu prise avec la réalité…

– Ils n’ont plus d’audience et plus de racines militantes. Et pas non plus les capacités de répondre aux enjeux. Pourquoi? Parce qu’en France, la présidentielle rend tout le monde fou! Et pas seulement les candidats déclarés pour la course à l’Elysée. Je parierai qu’aujourd’hui, près de trois cents élus au moins se croient capables, un jour, de se présenter à la présidentielle. C’est dingue. Cela n’a aucun sens. En même temps, la France politique crève du mythe révolutionnaire dans lequel elle demeure enfermée. Pourquoi m’interroge-t-on sans cesse sur un nouveau Mai 68? Parce que tout le monde, surtout à Paris, continue de rêver d’un «grand soir» alors que je passe mon temps à expliquer que l’époque a changé et que ce n’est plus d’actualité. Les politiques français sont dans la posture. Ils ne veulent pas accepter les nécessités de la réalité.

– Votre main tendue à Alain Juppé, favori de la droite, a tout de même de quoi surprendre. Vous croyez dans une possible Union nationale?

– Je ne plaide pas pour l’union nationale. Je constate seulement qu’après les élections présidentielles françaises de 2017, la possibilité d’une Assemblée nationale avec une majorité introuvable est réelle. Je plaide pour une majorité de recomposition, capable de parvenir aux compromis indispensables pour faire adopter les réformes politico-économiques nécessaires. Je regarde donc qui est aujourd’hui, parmi les candidats déclarés, le plus apte à rassembler et à calmer le jeu. Or la démarche rassembleuse d’Alain Juppé est intéressante. Seul l’esprit de compromis peut permettre de surmonter la vague populiste rétrograde et nationaliste qui menace de submerger l’Hexagone. La vraie fracture est là. Si on ne fait rien, elle va devenir béante.

– D’Alain Juppé au social-libéral Emmanuel Macron, il n’y a qu’un pas…

– Je n’ai pas dit que je soutiens Juppé. Je dis que son esprit de compromis me convient. En ce qui concerne Emmanuel Macron, j’ai encore besoin de comprendre. Sa démarche n’est pas claire. Je ne suis pas hostile au terme social-libéral, mais je reste clairement partisan d’une régulation du marché, notamment pour accélérer la transition énergétique et promouvoir une économie décarbonée. Or j’ai l’impression que Macron ne comprend rien à l’écologie! Il lui faut travailler davantage avec ceux qui connaissent ces dossiers. Peut-il s’entendre avec Nicolas Hulot? Ou avec le centriste Jean Louis Borloo, très impliqué dans l’électrification de l’Afrique? Il faut lui poser ces questions. On voit bien, par ailleurs, que l’actuel gouvernement dont il reste membre n’a pas été capable de démontrer l’utilité d’une «flexisécurité à la française», qui promeut un donnant-donnant entre un marché de l’emploi plus libéral, et le maintien d’un filet de sécurité. Je le dis sans hésiter: le patronat, comme les syndicats français, sont archaïques. La sécurité de l’emploi, ce n’est pas seulement la protection rigide de celui-ci par l’Etat. Personne n’a confiance en l’autre en France. On ne fait pas confiance aux patrons. On ne fait pas confiance aux syndicats. On ne peut plus faire confiance aux partis politiques. Je n’ai pas besoin de vous dire où cela risque de mener…

– Et de moins en moins d’électeurs font confiance aux Verts, à juste titre…

– Notre ambition, avec Europe Ecologie, était de créer une force politique qui ne se laisse pas réduire à gauche. Pourquoi? Parce que partout où les écologistes se sont définis à gauche, ils ont fini par perdre leur spécificité! On a raté le virage. Il fallait sortir de cette camisole politique, miser à fond sur l’Europe, offrir une alternative au lieu de revenir vite aux schémas des partis classiques. Notre bon score aux européennes de 2009 (16,3% des suffrages) démontrait que les électeurs français appréciaient cette volonté. Qu’en reste-t-il? Rien. Les Verts français ont ainsi perdu toute crédibilité sur le nucléaire, alors que la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, offrait une occasion unique de remise en cause de ce modèle.

– Pourquoi ne pas vous présenter à la présidentielle? Vous avez un programme clair. Vous êtes populaire. Vous avez les moyens de peser sur la campagne, comme l’a montré l’impact de votre texte «Trop c’est trop» cosigné avec Martine Aubry, dans lequel vous dénonciez «le désolant débat sur la déchéance de nationalité»?

– J’ai 71 ans et j’en aurai bientôt 72. Il y a une fin à tout et c’est très bien comme ça. J’ai toujours dit que j’y réfléchirais s’il y avait une élection au suffrage universel direct du président de la Commission européenne. Là oui, je tenterais le coup. Car cela permettrait de réveiller l’Europe! J’ai toujours plaidé, aussi, pour des listes transnationales, qui permettent aux élections européennes de dépasser le cadre des appareils nationaux. En vain. Or c’est là le seul vrai sujet: faire sortir l’Union européenne des jeux nationaux qui paralysent et empoisonnent son action et sa perception par les citoyens. Le drame de l’UE aujourd’hui est que chaque gouvernement est avant tout au service de sa vision nationale, et de ses intérêts nationaux. On l’a vu lors de la crise de la dette grecque. On le voit maintenant sur les migrants. Résultat: le blocage est total. Seule une nouvelle convention européenne, à l’occasion du vote anglais sur le Brexit, peut permettre de retrouver un élan politique.

– Nicolas Hulot est un de vos amis. Il ferait un bon candidat à la présidentielle française de 2017?

– Sa force est son indéniable pédagogie. Il est vraiment très bon. Il a l’étoffe d’un politique, j’en suis convaincu. Mais il déteste la politique. Alors…

– L’Allemagne d’Angela Merkel a aussi de sérieux problèmes. La crise des migrants a engendré de sérieuses fractures. Ce pays qui est aussi le vôtre va-t-il mieux que la France de 2016?

– La majorité des Allemands se sent bien mieux dans ses baskets que les Français. La voilà la différence! Et elle est de taille! L’Allemagne affronte les problèmes et tente d’apporter des réponses autour d’une même question: comment définir la justice sociale à l’heure de l’économie mondialisée et de la concurrence qui va avec? Comment œuvrer pour une société plus juste sans détourner la tête des réalités? Les Allemands, contrairement aux Français, ne sont pas constamment dans le «moi je». Ils savent aussi avoir un débat économique débarrassé de cet étatisme rampant qui paralyse tout dans l’Hexagone. Et malgré les difficultés actuelles rencontrées par la chancelière, la confiance demeure. Les Allemands n’ont pas peur du compromis. Ils le recherchent. Les Français, eux, n’arrivent plus à concilier leurs antagonismes.

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Une carte recense les migrants et réfugiés morts sur les routes de l’Europe

Le MondeThe Migrants Files, un consortium de journalistes européens en lien avec l’agence Journalism++ , s’est « engagé à rassembler et analyser toutes les données sur la mort des personnes migrant en Europe » depuis le début du siècle. Pour chaque accident, ils ont recensé le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants morts et de disparus, les causes de l’accident et sa localisation.

Les Migrants Files s’appuient sur deux bases de données – celle de Fortress Europe, un observatoire des disparitions de migrants créé par le journaliste italien Gabriele Del Grande, et celle du réseau d’associations United for Intercultural Action – en les recoupant avec leurs propres recherches dans des articles de presse, la communication gouvernementale et celles des organisations non gouvernementales.

Pour connaître la fiabilité des données disponibles, ils ont vérifié « une dizaine de cas correspondant à leur pays », avant de les recompiler dans cette nouvelle base de données.

Si toute source publique peut être utilisée, en pratique la plupart des accidents sont sourcés par des articles de presse. Les données sont disponibles en ligne et chacun peut les utiliser pour en faire une visualisation. La dernière en date est cette carte évolutive, réalisée par un développeur allemand.

Marge d’erreur

Pour un projet de cette ampleur, la marge d’erreur est forcément grande, comme le reconnaissent les auteurs. Il est impossible, par exemple, de savoir si un corps retrouvé à tel endroit correspond à un disparu ou un mort signalé à tel autre…

Interrogé par Le Monde, le coordinateur du projet, Nicolas Kayser-Bril, rappelle que cette marge d’erreur varie en fonction des dates et des routes.

« On est beaucoup plus sûrs des données recueillies depuis la fin de 2013, parce que le problème a été médiatisé et mieux surveillé. »

Selon eux, le triste événement qui a provoqué une meilleure médiatisation et une plus grande surveillance a été le naufrage au large de l’île italienne de Lampedusa, le 3 octobre 2013, lors duquel 360 personnes sont mortes noyées.

Sur certains trajets empruntés par les migrants, les données sont toujours disponibles – « tous les bateaux qui passent sur la route LibyeItalie sont identifiés » – alors que d’autres restent de véritables « trous noirs ».

« La route Agadez-Tripoli, entre le Niger et la Libye, est un bon exemple, avec des estimations qui varient entre 1 500 et 20 000 morts. »

 

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«C’est la première fois qu’on observe une poussée de la droite radicale dans autant de pays européens»

LibéraA l’occasion de l’élection présidentielle en Autriche, Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, revient sur la montée de l’extrême droite en Europe. Alors qu’avec Norbert Hofer, l’extrême droite montre sa force en Autriche à l’occasion du second tour de l’élection présidentielle, Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS à l’université de Nice-Sophia Antipolis et spécialiste des partis d’extrême-droite et du phénomène populiste en Europe occidentale, explique la montée de ces forces politiques par un contexte de crises.

En Autriche, le candidat du FPÖ pourrait être élu président ; en Slovaquie, les élections législatives ont également vu une percée de l’extrême droite… Comment expliquer la montée de ces mouvements populistes et nationalistes en Europe ?

On observe actuellement une conjonction de trois phénomènes qui vient nourrir la dynamique en faveur de ces mouvements, qu’on peut rassembler sous le terme de «droite radicale». Le facteur le plus important est la crise migratoire, largement politisée par ces partis. A cela vient s’ajouter la crise économique et financière, touchant même des pays relativement prospères comme l’Autriche, qui connaît une hausse du chômage. Au-delà, tous ces mouvements sont aussi très eurosceptiques, à l’image du parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), de la Ligue du Nord en Italie ou du Front national (FN) en France. On pourrait rajouter une quatrième dimension pour expliquer le succès de la droite radicale, à savoir l’immobilisme politique. En Autriche, ce sont les deux mêmes partis [les sociaux-démocrates du SPÖ et les conservateurs de l’ÖVP, ndlr] qui se partagent le pouvoir depuis 1945 au sein d’une grande coalition. Le FPÖ se présente aujourd’hui comme une alternative. Le SPÖ et l’ÖVP sont arrivés en quatrième et cinquième positions lors du premier tour de l’élection présidentielle, signe d’une très grande désaffection des électeurs vis-à-vis de ces partis. Dans beaucoup de systèmes comme la France, ces mouvements se nourrissent ainsi d’un mécontentement et d’une méfiance des électeurs à l’égard des politiques traditionnels. Ils prétendent incarner la volonté populaire contre les élites. Mais c’est peut-être la première fois qu’on observe vraiment une poussée concomitante de la droite radicale dans autant de pays européens. Il n’y a pas d’équivalent dans le passé. Mis à part l’Irlande, l’Espagne et le Portugal, aucun pays en Europe n’est épargné.

La campagne de dédiabolisation menée par ces partis joue-t-elle un rôle ?

On sait que ces partis sont d’autant plus capables de drainer des votes qu’ils présentent un visage plus respectable. En Autriche, le FPÖ a fait ce travail. Norbert Hofer incarne le visage présentable du parti, il est plus précautionneux sur le langage et apparaît comme plus crédible. Pour autant, on voit aussi resurgir des mouvements plus classiques d’extrême droite, beaucoup moins respectables, à l’image d’Aube dorée en Grèce ou du Jobbik hongrois, qui font une percée.

Pourquoi certains pays d’Europe sont-ils épargnés par cette montée de l’extrême droite ?

L’Espagne et le Portugal n’ont, pour l’instant, pas de partis de droite radicale moderne pour des raisons historiques. Ces deux pays ont connu des régimes autoritaires et ont aujourd’hui une culture antifasciste beaucoup plus forte. Il n’y a pas non plus de tradition d’extrême droite très implantée en Irlande. En outre, l’enjeu migratoire ne s’est pas constitué sur la scène politique de ces pays. Mais rien ne dit que dans quelques années, on ne verra pas émerger ce genre de mouvements.

Quels liens entretiennent ces différents partis entre eux ?

Ces partis ne coopèrent pas beaucoup. Les seuls vrais liens sont ceux qui se forgent au sein du Parlement européen. Mais s’ils partagent des idées communes, ils ne sont pas réunis au sein des mêmes groupes. Le FN, la Ligue du Nord ou encore le FPÖ sont regroupés au sein de l’Alliance européenne pour la liberté (AEL). Tandis que l’Ukip et l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ont formé le groupe Europe de la liberté et de la démocratie (EFD). Ils n’ont, pour l’instant, pas d’intérêt à se fédérer plus que cela et se concentrent sur leur scène nationale.

La France se dirige-t-elle vers un scénario autrichien lors de l’élection présidentielle de 2017 ?

Tous les sondages montrent que Marine Le Pen est bien placée pour être au second tour. Le chômage, la crise migratoire et les attentats forment un contexte très porteur pour la candidate. La question essentielle n’est pas tant quel score fera-t-elle – on sait qu’elle réunira au moins 20 % des voix – mais quel sera l’état de la gauche et est-ce que le candidat socialiste, qui devrait probablement être François Hollande, sera capable de remobiliser les troupes à gauche et d’éviter une fragmentation politique.

Estelle Pattée

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