[Revue de presse] Présidentielle : au cœur de la campagne, l’Union européenne attend les résultats

A trois jours du premier tour de l’élection présidentielle en France, l’Europe n’a jamais été aussi présente dans les débats. Alors que la majorité des candidats présentent des positions eurosceptiques, deux sur les quatre en tête (selon les derniers sondages) envisagent une sortie de l’Union européenne. Cette perspective effraie les institutions européennes, cloîtrées dans un silence anxieux dans l’attente des résultats.

L’Union européenne retient son souffle

Contrastant avec l’agitation et l’effervescence ambiante en France à l’heure de l’élection présidentielle, le calme plat règne dans les couloirs des institutions européennes. « Pas de nouvelle proposition législative d’envergure et un silence assourdissant au sujet de l’élection elle-même », soulignent Les Echos. « L’inquiétude et la passion semblent se disputer le calme des couloirs feutrés de la Commission et du Parlement européens », ajoute FranceInfo.

L’appréhension découle en premier lieu du nombre de candidats incriminant l’Europe ou prônant une sortie de l’Union. Elle est d’autant plus prégnante que « deux des quatre candidats donnés en tête par les sondages, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, brandissent dans leurs programmes une possible sortie de l’Union européenne », rappellent Les Echos. L’élection d’un eurosceptique en France pourrait être « le coup de grâce (…) compte tenu du rôle longtemps moteur qu’a eu la France dans la conception même du projet européen », poursuit le journal. « On peut faire l’Union européenne sans la Grande-Bretagne, mais on ne peut pas faire l’Union européenne sans la France », s’inquiète ainsi l’eurodéputé social-démocrate allemand Jo Leinen, cité par FranceInfo.

Très critique envers l’Union européenne, le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, n’engendre cependant pas les mêmes craintes que Marine Le Pen. « A partir du moment où le type est démocrate et pas complètement anti-européen, on fera avec »,résume une source au Conseil de l’UE, qui préfèrerait néanmoins éviter un second tour Le Pen-Mélenchon et voir un candidat pro-européen l’emporter, tel qu’Emmanuel Macron [L’Express].

La Commission européenne s’alarme surtout « de la facilité avec laquelle ces candidats peuvent exprimer des idées simplistes ou même fausses au sujet de l’Europe. (…) Elle trépigne et assiste, impuissante, au déferlement de ‘fake news’ à la française ». Mais toute déclaration pourrait être retenue contre elle et se retourner contre les candidats pro-européens, notent Les Echos. L’exécutif européen s’autorise seulement, grâce à « un site internet », Les Décodeurs de l’Europe, à « ‘établir’ sa vérité, quand ‘il y a des mythes’ ou ‘des mensonges' », explique M. Schinas, porte-parole de le Commission [L’Express].

Seuls quelques candidats, dont Emmanuel Macron, Benoît Hamon et François Fillon, se sont rendus à Bruxelles et ont rencontré le président de la Commission européenne. Les autres n’ont pas pris cette peine et n’auraient de toute façon pas été reçus par Jean-Claude Juncker. « La candidate du Front national, parfois donnée en tête des intentions de vote au premier tour, est [toutefois parvenue]à faire sortir la Commission de sa réserve », rapporte L’Express. M. Juncker a ainsi promis de « porter des vêtements de deuil » si elle l’emportait, et le commissaire français Pierre Moscovici a déclaré que « voter Le Pen, c’est quitter l’euro, (…) une folie mortifère », précise le journal.

La question européenne au cœur de la campagne

Symptomatique de la crispation autour de l’UE que génère cette campagne présidentielle, la candidate du Front national a exigé le retrait du drapeau européen du plateau de TF1 alors qu’elle était invitée à l’émission « Demain, Président » [Euractiv]. « De tous les clivages, l’Europe est celui qui démarque le plus les projets et, parce qu’elle est l’exutoire facile des humiliations et des frustrations, porte en germe le plus de conséquences », analyseOuest France. Ces clivages ne sont pas nouveaux, mais « la victoire des partisans du Brexit au Royaume-Uni et celle de Trump aux Etats-Unis a contribué à libérer la parole des candidats sur l’Union européenne » [Le Monde].

Selon Ouest France, l’Europe se retrouve au centre de la campagne pour trois raisons : « elle est en crise et, à ce titre, elle est l’objet naturel de confrontations. L’international et la diplomatie relèvent des prérogatives d’un président. Enfin, il n’y a pas de politique nationale qui puisse ignorer presque soixante-dix ans d’engagements, de traités, de coopérations. »

De son côté, Guillaume Klossa, président du think tank Europanova, tente de comprendre dans Le JDD le paradoxe entre, d’une part, les derniers sondages qui montrent l’attachement des Français à l’Union européenne et à l’euro, et de l’autre le climat eurosceptique qui règne pendant cette campagne. Une contradiction qui, selon lui, viendrait du manque de débats sur l’Europe lors des précédentes élections, du fait que « beaucoup de professionnels des médias ne sont pas à l’aise avec la dimension européenne », et enfin de « la tentation antisystème de nos concitoyens. Parce qu’ils souhaitent renouveler en profondeur un système partisan essoufflé, ils privilégient des candidats en marge des grands partis traditionnels ».

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L’Europe vu par Jean-Marc Ayrault

A l’occasion des 60 ans du traité de Rome, le ministre des Affaires étrangères et du Développement international, Jean-Marc Ayrault, revient sur les acquis de la construction européenne et définit les priorités de l’Union européenne dans un contexte international bouleversé.
C’est dans son bureau du Quai d’Orsay, que le chef de la diplomatie française a reçu la rédaction de Toute l’Europe, accordant un long entretien au cours duquel il est apparu détendu, mais déterminé face aux principaux défis que la France et l’Union européenne doivent relever. Brexit, avenir de l’Union européenne, relations transatlantiques, commerce extérieur, gouvernance économique, l’ancien Premier ministre passe en revue la diplomatie française et internationale, rappelant que l’Europe doit « être unie et forte pour peser ».


Touteleurope.eu : Le 25 mars, l’Europe fête ses 60 ans en célébrant l’anniversaire du traité de Rome. Quels sont, selon vous, les principaux acquis de la construction européenne ?

Jean-Marc Ayrault : Il faut d’abord se souvenir dans quelles circonstances, ce projet est né. Il est né d’une volonté de répondre  à une question essentielle : quelle initiative peut-on prendre, cinq ans après la seconde guerre mondiale, pour ne pas revivre un tel drame ?

On était dans un contexte de guerre froide et pour la France, tendre la main à l’Allemagne était un geste courageux, qui donnait du sens à un projet : vivre en Paix. Aujourd’hui, cela paraît comme une évidence de vivre sur un continent en paix, mais à l’époque il a fallu des gens suffisamment lucides pour se dire qu’on ne devait plus utiliser les moyens de la guerre pour régler les différends. Cela passait – et cela passe toujours, il est étonnant de devoir le rappeler, par le respect des frontières. Donc d’abord la paix, voilà le premier acquis.


Quels sont les autres ?

La démocratie, les libertés. C’est pour cela que des peuples qui vivaient sous la dictature regardaient vers l’Europe : l’Espagne, le Portugal, la Grèce… De même, au moment de la chute du mur de Berlin et de la dissolution de l’Union Soviétique, les pays de l’Est de l’Europe ont voulu rejoindre l’Union européenne. En fait, si les Européens sont attachés à ce beau projet, c’est bien parce qu’il y a quelque chose de fort qui les unit.

Enfin, l’Europe est aussi devenue un espace de prospérité même si le chômage y est encore trop élevé. S’il n’y avait pas eu l’UE, l’euro, la BCE, aurait-on pu faire face à la crise des subprimes ? L’Europe, c’est aussi une économie de la connaissance, tournée vers la recherche et l’innovation. L’Europe a ainsi pu être à l’origine d’aventures industrielles comme Airbus, d’innovations comme Galileo. C’est également un projet politique qui s’accompagne de normes sociales et environnementales parmi les plus élevées au monde.

Pour autant, malgré ces avancées, les citoyens sont de plus en plus sceptiques sur les bienfaits de l’Europe. 

Il est important de rappeler ces acquis, important de redire que l’Europe ce sont des valeurs et des principes communs.  Mais cela ne veut pas dire qu’un doute ne s’est pas installé dans l’esprit des Européens. L’Europe est aujourd’hui menacée de l’intérieur, par les populistes qui exploitent les peurs,  les insatisfactions et les difficultés sociales, comme le chômage. Certains pays souffrent plus particulièrement. Une partie de la jeunesse se sent abandonnée. Les institutions européennes pâtissent d’un fonctionnement beaucoup trop lourd et bureaucratique. Les Etats membres n’assument pas suffisamment leur engagement européen. Il est évidemment plus difficile de gouverner à 28 qu’à 6 ou à 12. Sur ce point, sans modifier les traités, il faut donc inventer quelque chose de nouveau. Il faut parler du fait que, dans les crises, l’UE a démontré son aptitude à agir vite. En matière de sécurité par exemple, en 6 mois, nous avons été capables de mettre en place ce PNR (Passenger Name Record), qui était bloqué depuis des années. Nous avons aussi créé un corps de gardes-côtes et de  gardes-frontières européens.

Les évolutions du monde sont un autre défi pour l’UE. L’élection de Donald Trump la met face à une possible rupture avec l’appréciation que Barack Obama portait sur l’Europe, dans un discours à Hanovre « Vous avez construit quelque chose d’extraordinaire soyez en fiers et les meilleurs défenseurs ». De même, la Russie n’est manifestement pas favorable à une Europe forte.

 

Dans ce contexte, se présente le Sommet de Rome (25 mars). Quelle portée aura la déclaration des chefs d’Etat, sera-t-elle symbolique ? Ou s’agira-t-il d’une prise de position pour action ?

Il faut non seulement fixer des priorités d’action, mais aussi afficher une vision. La vision c’est d’affirmer que, dans notre monde globalisé, l’Europe doit être unie et forte pour peser. Il suffit de regarder du côté de l’Inde, de la Chine, de l’Australie : ces pays ne cherchent pas à s’isoler. Ils veulent continuer à développer leurs échanges, notamment économiques, et ils reconnaissent que certaines questions doivent être traitées à l’échelle mondiale. Pour « civiliser » la mondialisation, aucune nation aussi prestigieuse et aussi influente soit-elle, comme la France, ne pourra le faire seule. L’Union européenne en a elle la capacité. C’est le message qu’il faut faire passer à nos concitoyens. La France et l’Allemagne doivent prendre leurs responsabilités : plus que jamais la volonté et l’action du  couple franco-allemand seront déterminantes.

La Commission européenne a produit un Livre Blanc avec cinq scénarios de relance de l’Europe. Est-ce que Français et Allemands ont une vision commune du scénario à privilégier ?

La France est pour garder le cap de la construction d’une Europe plus unie : renforcer la zone euro, assurer la sécurité des Européens, donner à notre union les moyens de son autonomie stratégique, investir dans la transition énergétique et la révolution numérique. Mais aussi accepter l’idée qu’il peut y avoir une Europe différenciée pour aller plus loin, chacun à son rythme. L’Europe différenciée, c’est permettre à ceux qui veulent aller plus vite ensemble de le faire, sans fermer la porte à ceux qui répondent plus tard. Ça existe déjà aujourd’hui ! Avec l’euro et Schengen.

On peut ainsi imaginer des coopérations renforcées pour mettre en place un parquet européen pour poursuivre les atteintes aux intérêts financiers de l’UE, favoriser la convergence sociale et fiscale au sein de l’Union européenne.

Nous avons travaillé dans cette voie avec Franck-Walter Steinmeier lorsqu’il était ministre allemand des Affaires étrangères (président fédéral d’Allemagne depuis le 19 mars 2017) et produit des propositions communes sur l’avenir de l’Europe, dans le contexte du Brexit. Avant même le vote des Britanniques, nous avions anticipé la nécessité de parvenir à une relance de l’Europe.

Cela ne risque-t-il pas de créer deux groupes et casser l’unité que vous souhaitez préserver ?

Non, si nous expliquons bien ce que nous souhaitons faire, sans condescendance, sans créer une sorte de hiérarchie. Au lendemain du vote pour le Brexit (juin 2016), j’ai eu des contacts avec tous mes homologues européens. J’ai souvent trouvé beaucoup de convergences avec les positions françaises. Travailler à conserver l’unité, c’est aussi ça, se rencontrer en dehors des réunions à Bruxelles et entretenir des liens qui nous unissent en lançant des projets communs.

Vous évoquez le Brexit. Comment faire pour que la sortie du Royaume Uni soit une réaffirmation du principe européen et non un coup d’arrêt ?

Le Brexit a levé un tabou : celui de l’irréversibilité de l’appartenance à l’UE. Les partis populistes continuent leur croisade, mais je note qu’aux Pays-Bas (élections législatives le 15 mars 2017), c’est le Parti libéral de Mark Rutte qui l’a emporté. C’est un signal positif. En réponse au départ du Royaume-Uni, il faut une Europe forte, qui définisse des priorités claires et qui les mette en œuvre. Il y a eu le sommet informel de Bratislava (septembre 2016). Des objectifs ont été fixés. Passons à l’action ! Protéger les frontières, gérer les enjeux régaliens et de sécurité en partenariat avec l’Afrique, organiser une défense européenne, mais aussi rehausser le niveau d’investissement au sein de l’UE, afin de renforcer la place de notre continent dans le monde.

Ne faut-il pas aussi redonner un sens à l’Europe sociale ?

Il faut montrer que l’Europe s’investit pleinement dans cette dimension essentielle du modèle européen. Nos concitoyens n’acceptent plus que la libre circulation s’accompagne d’un nivellement par le bas ou d’un moins disant social. C’est tout l’enjeu de la réforme en cours de la directive sur le détachement des travailleurs et de la définition d’un socle européen des droits sociaux.

Nous devons aussi nous occuper de la jeunesse. La garantie jeunesse n’est pas suffisante. Et Il faut consulter, impliquer la société civile… Pour tout cela, personnellement, je ne suis pas tenté par un saut institutionnel, comme certains le demandent. Je crois qu’il faut faire mieux fonctionner les institutions actuelles au service des réponses aux aspirations de nos peuples.

Il y a une certaine urgence, on sent bien que l’Europe doit se positionner maintenant dans la carte mondiale, qui se redessine depuis l’élection de Donald Trump qui clame « America First ». Quelle place pour l’Europe entre USA et Chine ?

Les Chinois veulent une Union européenne forte, car ils souhaitent un monde stable. C’est ce que m’a confié récemment mon collègue Wang Yi (ministre des Affaires étrangères chinois). Ce qui est central, dans la période qui s’ouvre, c’est de savoir si les Américains vont faire le choix du protectionnisme ou, au contraire, apporter leur concours à l’entreprise de régulation de la mondialisation. S’ils vont confirmer ou pas leur engagement en faveur de l’accord de Paris. S’ils vont jouer la carte du multilatéralisme ou faire le choix de l’isolationnisme.

On entre dans une phase d’incertitudes très importante qui doit encourager l’Europe à jouer tout son rôle. L’UE doit notamment, dans le domaine du commerce mondial, occuper sa place de puissance régulatrice, utilisant tous ses leviers en faveur d’un juste échange, fondé sur la réciprocité des règles et le respect des préférences collectives.

Le 6 mars dernier, à l’issue du conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE, vous avez déclaré que l’Union européenne entrait dans du concret sur le projet de défense européenne. Où en est-ce projet ?

Depuis des mois, nous avons travaillé à la concrétisation de l’Europe de la défense et le Conseil européen a approuvé plusieurs décisions. Face aux nouveaux risques et aux nouvelles menaces qui s’affirment, il est essentiel que l’Europe prenne ses responsabilités et se donne les moyens de son autonomie stratégique, en complémentarité avec l’OTAN. Le financement de la défense européenne et de l’effort de recherche mérite une attention particulière. Il faut maintenant passer à l’acte.

Bousculée par la crise des réfugiés, l’Union européenne envisage-t-elle de plus en plus de repenser à l’avenir de son action extérieure en direction des pays africains ?

Oui. J’ai assisté, les derniers mois, à une véritable prise de conscience, notamment de la part de l’Allemagne. Les relations avec l’Afrique doivent devenir pour l’Union européenne une priorité renforcée, non seulement en raison de l’afflux de réfugiés et de migrants, mais aussi parce que le continent africain, qui est en croissance, doit pouvoir saisir toutes les opportunités, en particulier pour sa jeunesse. C’est donc le moment pour l’Europe d’investir fortement dans son partenariat avec l’Afrique d’autant plus que les Etats-Unis affichent l’intention de se désengager.

Aujourd’hui, la France est le cinquième contributeur à l’aide publique au développement et l’Union européenne en fournit environ 55%. Peu d’Européens en ont conscience. Lors du G20 qui s’est déroulé à Bonn, les 16 et 17 février derniers, la coopération avec l’Afrique figurait à l’ordre du jour. Je me réjouis des débats qui ont eu lieu à cette occasion et qui ont confirmé la nécessité d’agir en faveur du développement et de la sécurité de ce continent d’avenir.


Les relations entre l’UE et la Turquie sont actuellement particulièrement sensibles. Le président de la Commission européenne vient d’annoncer que la réintroduction de la peine de mort en Turquie mettrait fin aux discussions sur l’adhésion à l’Union européenne. La France soutient-elle Jean-Claude Juncker sur ce point ?

Les critères de Copenhague, qui engagent les candidats à l’adhésion, sont très clairs. La Turquie sait bien que la réintroduction de la peine de mort ne serait pas conforme à ces critères. De plus, la Turquie est aussi membre de l’OTAN et du Conseil de l’Europe, ce qui emporte le respect d’un certain nombre de valeurs.

La Turquie est un grand pays confronté à un certain nombre de défis, comme l’arrivée massive de réfugiés syriens. La meilleure façon d’y faire face est de respecter l’état de droit et les libertés fondamentales. Pas l’inverse. Le référendum constitutionnel qui sera organisé le 16 avril prochain fait l’objet d’une campagne très vive et très intense en Turquie, comme en direction des communautés turques résidant dans plusieurs pays Européens. Elle a donné lieu à des tensions et des provocations qui, à l’égard de partenaires européens, n’ont pas lieu d’être. C’est la raison pour laquelle depuis plusieurs semaines j’appelle à l’apaisement.

 

L’accord avec la Turquie, au regard de la dérive d’Erdogan, était-il une bonne idée ?

Cet accord a fait l’objet de certaines critiques, mais, globalement il fonctionne. La situation n’en n’est pas moins difficile pour les personnes qui fuient les zones de conflit et avec lesquelles nous devons être solidaires. L’Union européenne tente d’apporter des solutions concrètes. En octobre dernier, elle a ainsi créée l’Agence européenne de gardes-côtes et gardes-frontières, qui développe et complète les missions et moyens de l’agence Frontex, opérationnelle depuis 2005.

L’euro fête cette année son quinzième anniversaire. Quelles améliorations apporter ? Faut-il un gouvernement de la zone euro ?

Une meilleure gouvernance de la zone euro est importante, pour apporter plus de lisibilité. Elle doit s’accompagner d’un renforcement de sa cohérence et de stabilité comme d’une convergence accrue entre ses Etats membres, parce que l’idée de base est d’avoir une politique économique plus intégrée. Je propose de commencer en franco-allemand.

Le contexte économique général est meilleur qu’en 2008 mais l’UE doit faire face à des inconnues, notamment sur le plan du commerce international…

Nous devons convaincre les Américains qu’une Union européenne plus forte est dans leur intérêt. Plus les Etats membres de l’Union européenne s’affirmeront collectivement, plus nous pourrons réussir.

Actuellement dans le débat politique franco-français, il y a un effet de « mode » qui consiste à s’opposer aux traités de libre échange, mais il faut rappeler que, sans ces accords, c’est la loi du plus fort qui prévaut. Les échanges mondiaux existent. Ils ne vont pas s’arrêter. Si nous n’avons pas de cadre, c’est l’anarchie. Par contre, ces accords doivent être mieux négociés. De ce point de vue, le TTIP était mal parti et ne pouvait aboutir en l’état. A l’inverse, la négociation entre l’UE et le Canada sur le CETA peut servir d’exemple, avec la mise en place de mécanismes transparents de règlement des différends et une réelle réciprocité. Il en découlera des bénéfices pour tous les Européens.

Le 15 mars dernier, l’extrême-droite n’a pas réalisé de percée notable aux Pays-Bas. Quelle leçon doit-on tirer de ce résultat ?

Il faut relever que les Néerlandais se sont fortement mobilisés. Tout au long de la campagne, il y a eu beaucoup de débats qui ont porté sur l’immigration et sur l’islam, mais pas seulement. Les questions sociales ont aussi beaucoup compté.

Dans un système électoral à la proportionnelle, une coalition va désormais devoir être formée. Mais comme je le disais, dans le contexte de la croisade des partis populistes en Europe, la victoire du Parti libéral de Mark Rutte est un signe encourageant.

Martin Schulz vient d’être élu à l’unanimité à la tête du Parti social-démocrate allemand. Il devient le principal adversaire d’Angela Merkel et pourrait devenir le prochain chancelier. Quelles sont ses chances de victoire ?

Le retour du SPD dans la course est très sain pour la démocratie allemande et il semblerait en parallèle que l’AFD soit actuellement en difficulté. Le discours de Martin Schulz lors de son élection à la tête de son parti a été très convaincant.

Un mot sur la France à quelques semaines des élections présidentielles ?

Jusqu’à présent le débat politique a été peu glorieux, ce qui a souvent pour effet d’entrainer l’abstention, qui elle-même favorise les extrêmes et donc la montée du Front national. Mais la campagne ne fait que commencer. Il ne faut pas désespérer. Globalement les candidats devraient parler davantage d’Europe et de la situation internationale. Nous avons une base formidable, l’Union européenne, qui est imparfaite, mais qui existe. Aujourd’hui nous devons redonner un sens à l’idéal européen,  mieux protéger nos peuples et leur donner des perspectives d’avenir autour de projets concrets.

Quels leviers l’Europe peut-elle actionner pour mieux protéger son territoire dans la lutte contre le terrorisme ?

L’attentat à Westminster, mercredi dernier, nous rappelle cruellement la menace qui pèse sur l’Europe. Cette menace terroriste, par son ampleur, est nouvelle et prend des formes inédites. Tous les Etats membres doivent y faire face. C’est un sujet complexe, car il touche à des questions qui appartiennent, pour l’essentiel, aux compétences des Etats. Mais, l’Europe peut apporter des moyens et des outils en faveur de la sécurité des Européens. C’est en ce sens que nos efforts ont porté au cours des derniers mois : meilleur contrôle des armes à feu, renforcement de la lutte contre le financement du terrorisme, accroissement de la surveillance de nos frontières extérieures, et je pense bien sûr toujours aux  gardes-côtes et gardes-frontières européens, dotés de moyens humains et matériels d’intervention rapides. En matière de sécurité également, une action collective est indispensable. Et l’Europe peut nous permettre d’être plus forts ensemble.

 Entretien réalisé par Alexandra Lesur et Christophe Préault

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Qautremer sur le Brexit  » Les opinions publiques se sont réveillées »

A l’occasion des 60 ans de l’Union européenne, nous avons rencontré Jean Quatremer sur le parvis du Capitole à Rome. Le correspondant de Libération à Bruxelles est un observateur avisé. Nous lui avons demandé ce que le referendum sur le Brexit a changé en Europe.

Jean Quatremer: “Le Brexit a eu exactement l’effet inverse de celui qui était attendu. Il n’y a pas eu d’effet domino! Non seulement personne n’a annoncé qu’il ferait de referendum, donc il n’y a pas eu de “Polxit”, de “Nexit”, etc… En fait, les pays les plus eurosceptiques ont dit : “non, non, nous on veut rester, ouhlàlà on ne va pas faire comme les Britanniques”.
En plus les opinions publiques semblent s‘être réveillées, c’est à dire celles qui étaient un peu anesthésiées par la nouvelle pensée unique, eurosceptique et d’europhobe. Les gens se sont réveillés car ils ne sont pas stupides, ils se rendent bien compte que cela fait plus de 70 ans qu’on n’a pas eu de guerre en Europe. Au fond, même s’il y a des inégalités, même s’il y a du chômage dans certains pays, c’est infiniment moins pire que dans le reste du monde. On est une zone qui attire le reste du monde, il n’y a pas beaucoup d’européens réfugiés en Afrique, au Moyen-Orient, ou même aux Etats-Unis, donc au fond les citoyens sont beaucoup plus attachés à la construction communautaire qu’on ne l’imaginait.”

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Neue Europa-Bewegung nimmt Fahrt auf : #pulseofeurope

Tausende Europäer gingen am 12. März in mehr als 40 Städten auf die Straße, um gegen Populismus zu demonstrieren und für die europäischen Werte einzustehen. EURACTIV Brüssel berichtet. Der Bewegung zufolge sind die Unterstützer davon überzeugt, dass die Mehrheit der Bevölkerung an die Grundidee der Europäischen Union und ihr Reformpotenzial glaube. Sie wollten die Gemeinschaft nicht nationalistischen Tendenzen überlassen.

Europabefürworter „müssten lauter und sichtbarer“ werden, um gegen die vorherrschenden „negativen und zerstörerischen Stimmen“ anzukommen, betonen sie.

„Wir alle müssen mit positiver Energie gegen die aktuellen Tendenzen angehen. Der europäische Puls muss überall spürbar sein“, so die Initiatoren. Sie hoffen auf wachsenden Zulauf, während von nun an jeden Sonntag Demonstrationen stattfinden.

Von:  Georgi Gotev

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Anti-populist, pro-EU protests held across Europe : Pulse of Europe

Thousands of Europeans took to the streets of more than 40 cities in Germany, the Netherlands, Belgium and the UK yesterday (12 March) to protest against populism and highlight European values before elections in the Netherlands and France. The protests were organised by Pulse of Europe movement, which was founded by Frankfurt lawyer Daniel Röder and his wife Sabine, which describes itself as a non-partisan citizens’ initiative.

In Germany, 35 cities participated, along with five in France, as well as Amsterdam, Brussels, and Bath in the UK.

The movement says its supporters are convinced that the majority of people believe in the fundamental idea of the European Union and its potential for reform and that they don’t want to sacrifice it to nationalist tendencies.

To counter the “negative and destructive voices” which prevail in the speech, they say that pro-Europeans should become “louder and more visible”.

“We all must now send out positive energy against current tendencies. The European pulse must be felt everywhere,” the movement claims.

The movement ambitions to become stronger, as demonstrations will be held every Sunday.

By  Georgi Gotev

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Un nouveau mouvement pro-Européen prend de l’ampleur : Pulse Of Europe – #pulseofeurope

Lyon, Strasbourg, Montpellier ont embrayé ce week-end après Paris. Des milliers d’Européens se rassemblent tous les dimanche pour promouvoir les valeurs européennes, contre le populisme. Depuis quelques mois, le mouvement Pulse Of Europe appelle les citoyens à se réunir tous les dimanches pour manifester leur attachement aux valeurs européennes. Ses fondateurs, les Allemands Daniel et Sabine Röder, décrivent le mouvement comme une initiative citoyenne non-partisane.

Le mouvement est déjà bien établi en Allemagne, d’où il est originaire et où des manifestations ont lieu dans 35 villes désormais. Il s’est étendu à Bruxelles, Bath (Royaume-Uni), Amsterdam, Paris et, pour la première fois le 12 mars, Lyon, Montpellier et Strasbourg.

En France et aux Pays-Bas, les manifestations ont lieu dans le contexte de campagnes électorales qui se sont penchées sur l’UE et son avenir.

Les adhérents au mouvement estiment que la plupart des Européens croient en l’idée fondamentale de l’Union européenne, et en sa capacité de se réformer, et ne veulent pas sacrifier cet idéal aux tendances nationalistes. Le mouvement clame donc s’opposer aux populistes qui prônent « le repli sur soi, jouant sur l’ignorance et la peur ».

Les participants veulent donc « contribuer à préserver une Europe unie et démocratique,  dans laquelle la liberté, l’Etat de droit, la dignité humaine et les droits fondamentaux sont respectés, pour le bien de tous et la paix sur notre continent ».

Par :  Georgi Gotev

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[Revue de presse] Contre la corruption à Bucarest, les manifestants forment un drapeau européen géant

« Résistez » « Ils ne lâchent rien » commente Europe 1. Depuis début février et la tentative du gouvernement roumain de faire approuver un décret d’urgence prévoyant la dépénalisation de plusieurs infractions en matière de corruption, « les Roumains sont dans la rue » [Ouest France]. Malgré un « rétropédalage » du gouvernement de Sorin Grindeanu et l’organisation d’un remaniement ministériel mercredi dernier pour  » tirer un trait sur cette affaire« , les manifestations se poursuivent. 

Entre 3 000 et 5 000 personnes se sont à nouveau rassemblées dimanche pour une 27e journée de mobilisation, devant le siège du gouvernement, afin de demander la démission d’une équipe en laquelle « ils n’ont plus confiance« , explique RFI. Plusieurs centaines de personnes se sont également mobilisées, « dans les villes de Brasov et Sibiu en Transylvanie, et de Timisoara dans l’Ouest » du pays, complète le média allemand Deutsche Welle.

Malgré une mobilisation moindre sur la place de la victoire à Bucarest ce dimanche, le message n’en était pas moins « inédit« . En effet, « les manifestants ont choisi de faire rimer lutte contre la corruption avec appartenance à la famille européenne », en formant au cœur de la capitale un drapeau aux couleurs de l’UE, relate RFI. « On dirait que les gens à la tête du gouvernement actuel essayent de tout faire pour nous faire sortir de l’Europe et cela me fait peur. Ne croyez pas que cela me fait plaisir de sortir le dimanche soir, je préférerais rester chez moi…« , confie un manifestant à la chaîne de radio.

Un pays « gangréné par les pots de vin »

Faire « des valeurs européennes un rempart contre une classe politique corrompue« , est ce qui ressortait de cette mobilisation. « Dans le domaine de la lutte contre la corruption, c’est peu dire que l’exemple vient d’où on ne l’attend pas » note France inter. En effet, le pays est « gangrené dans certains domaines, par une vieille tradition locale des pots de vin », affirme la chaîne de radio. Selon l’ONG Transparency International, la Roumanie fait en effet partie des Etats les plus corrompus d’Europe [Ouest France].

Pour lutter contre ces pratiques, la Direction nationale anticorruption roumaine, dirigée par Laura Codruta Kövesi, une femme « adulée des Roumains« (…), « n’hésite pas à faire tomber les têtes, qu’elles soient celles de ministres en poste, de hauts fonctionnaires ou de chefs d’entreprise« , poursuit RFI sur son siteUne lutte qui se doit d’être quotidienne, comme le prouve un rapport publié par la Commission européenne la semaine dernière, sur le projet de décret du gouvernement roumain, indiquant que ce dernier « inverserait une décennie d’efforts en matière de lutte contre la corruption » [DW].

L’Union européenne a souligné les efforts des magistrats pour sanctionner la corruption, mais note cependant la tendance du Parlement roumain à vouloir affaiblir les lois anti-corruption, explique Ouest France. Le Premier ministre, Sorin Grindeanu, a répondu fermement à ces contestations : J’essaie de calmer les choses. Je veux mettre en œuvre le programme de gouvernement », a-t-il déclaré.

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[Revue de presse] Livre blanc sur l’avenir de l’UE : la Commission européenne met les Etats membres face à leurs responsabilités

Qualifié d' »acte de naissance » d’une Union européenne sans les Britanniques par le président de la Commission européenne, le  Livre blanc sur l’avenir de la construction européenne a été présenté hier après-midi par Jean-Claude Juncker devant le Parlement européen. Cinq propositions de scénarios y figurent, allant d’une Union européenne limitée au marché unique à un grand saut fédéraliste, en passant par une « Europe à plusieurs vitesses ». Ne se prononçant pour aucune des cinq possibilités, la Commission européenne entend avant tout mettre les Etats membres face à leurs responsabilités dans une Europe en crise.

Une Commission européenne prudente

« Ne rien changer, se recentrer sur le marché unique, mettre en place une Europe multipliant les coopérations renforcées dans tous les domaines, se concentrer sur quelques domaines jugés prioritaires et, enfin, effectuer un saut fédéral », résume ainsi Jean Quatremer dans Libération.

Ces cinq scénarios couvrent « un vaste champ des possibles », analysent Les Echos, qui soulignent également que l’exécutif européen s’est bien gardé d’afficher ouvertement une quelconque préférence. « N’en déplaise au président du groupe Socialistes et démocrates (S&D) au Parlement européen, l’Italien Gianni Pittella, qui avait invité mardi le président de la Commission ‘à faire face aux divisions et à l’immobilisme des gouvernements en présentant un choix politique fort' », commente le journal économique. La Commission européenne se montre au contraire « soucieuse, et veut ainsi éviter d’être accusée de tenter d’imposer ses vues, et par là même mettre les Etats membres face à leurs propres responsabilités dans ce débat ».

L’institution européenne a par ailleurs pris garde de ne froisser aucune sensibilité parmi les gouvernements des Etats membres. Ainsi, si « le renforcement de la zone euro est seulement évoqué en filigrane (…), pour ne fâcher personne, Juncker n’envisage pas qu’elle puisse devenir le noyau dur de l’Europe », expliqueLibération.

Pousser les Etats membres à assumer leurs responsabilités

Jean-Claude Juncker « estime que le temps des tergiversations, des polémiques, des remises en question permanentes et du ‘shopping’ – en référence au fait que les capitales peuvent décider d’appliquer, ou non, telle politique commune – a assez duré », rapporte Le Monde. Pour Le Figaro, « L’appel de Jean-Claude Juncker à ses pairs du Conseil européen pourrait se résumer d’un trait : pour le bien commun, ‘Gesticulez moins et réfléchissez plus !' ». Il s’agit, selon une source du quotidien à la Commission européenne, d’obliger les chefs d’Etat et de gouvernement « à descendre dans l’arène et à prendre collectivement leurs responsabilités ».

Si l’exécutif européen demande aux Etats membres d’assumer l’orientation future de l’UE, il a toujours joué un rôle majeur dans l’animation de la réflexion, souligne La Croix. « Ce sera sans doute le cas encore aujourd’hui, car de toutes les institutions, c’est celle qui a le plus de stabilité, avec une capacité à porter des idées sur 15 ou 20 ans », estime Vivien Pertusot, spécialiste des politiques européennes, interviewé par le journal.

« L’Europe à plusieurs vitesses » : le salut de l’UE ?

Si les médias jugent qu’une Europe limitée au simple marché unique ou bien plus fédérale sont des hypothèses qui ont très peu de chances de se concrétiser, l’idée d’une « Europe à plusieurs vitesses », c’est à dire une construction européenne où ceux qui veulent aller plus loin ensemble le peuvent sans engager nécessairement toute l’UE, retient leur attention. D’autant qu’elle semble être le scénario choisi par Bruxelles, même si cela n’a pas été explicitement affirmé.

« La semaine dernière, [Jean-Claude Juncker] affirmait même publiquement lors d’une conférence à l’université de Louvain que ‘l’heure n’est plus à s’imaginer que nous pourrions tous faire la même chose ensemble’. ‘Ceux qui sont d’accord pour faire le plus grand nombre de choses ensemble, qu’ils se mettent d’accord sur ce qui est essentiel à faire, qu’ils soient 15 ou 28’, arguait-il, ajoutant que cela ‘peut varier d’un sujet à l’autre' », expliquent Les Echos. Certains chefs d’Etat et de gouvernement, dont François Hollande et Angela Merkel, ont, quant à eux, clairement fait savoir leur volonté d’aller en ce sens, précise Le Figaro.

Bernard Guetta sur France Inter va même jusqu’à considérer que le Livre blanc de la Commission européenne n’a « rien de neutre » et que « son objectif est de pousser chacun des 27 à préciser ses positions et de conduire ainsi, sans drame, une fois fait le constat des divergences, à l’Europe différenciée ».

« L’Europe à plusieurs vitesses » est cependant loin de faire l’unanimité dans l’UE. Deux camps s’opposent sur cette option : le premier y voit le moyen de relancer le projet européen, tandis que le second croit, au contraire, que cela renforcerait les divergences au sein de l’Union. Un camp « estime [qu’un] ‘noyau dur’ [composé des Etats membres les plus actifs au niveau européen] entraînerait les frileux et les réticents, et [l’autre] pense qu’une telle évolution ne ferait que creuser le fossé entre les plus déterminés et ceux qui, à l’est ou au sud, traînent déjà les pieds » [Le Monde].

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‘Juncker’s real scenario’ is multi-speed Europe

Of all five scenarios proposed by Commission President Jean-Claude Juncker for the way forward after Brexit, the real scenario is Number 3: “Those who want more do more,” which is another way of saying that the EU will be multi-speed, EURACTIV.com was told. The Commission published today its White Paper (1 March) on the future of the EU-post-Brexit.

A Commission source said that Juncker had proposed five scenarios for Europe by 2025, because if it had produced only one, “everybody” would start “shooting at it”.

But the real scenario hidden among the other four was Number 3. “This is the way we want to go,” the official said. He also said that scenario 1 (Carrying on) was the status quo, that scenario 2 (Nothing but the single market) was negative in terms of integration, and that 4 and 5 (Doing less more efficiently, and Doing much more together) were added “for the sake of having them”.

“It is about respecting what we have already,” said the official with respect to existing divisions such as eurozone and non-eurozone, “but in some areas, going further”.

“With the concentric approaches, Europe a la carte, two-speed Europe, all of this, we say to the member states – guys, it’s time to carve this out,” the official said.

The Commission’s logic was not to stay in the logic of the “sinking ship”, but to provide a forward-looking paper as a basis for discussion not only among governments, but also among citizens, he explained.

On 25 March, the White Paper will be official handed over to the 27 governments in Rome, and they will be asked until December to provide input “in a structured way”.

The paper doesn’t envisage changes to EU treaties. “For treaty change, there is no market,” the official said. “We want to keep it on a technocratic level. Not a political level,” he added.

The Commission is of course conscious that a multi-speed Europe is by far a scenario which can receive support from non-eurozone countries and in particular from Poland, a country with no plans to join the euro in the foreseeable future.

Consequently, the Commission foresees that by December, other scenarios will emerge, EURACTIV was told. In terms of potential scenarios, the official named one favoured by southern member states, another one by the “friends of EU defence”, a third from those supporting the liberal approach, and one from countries opposing a common EU response to the refugee crisis.

A number of papers are expected to be published by the Commission before December, specifically on developing the social dimension of the Union, on deepening the Economic and Monetary Union, on harnessing globalisation, on the future of European defence and on the future of EU finances, also with a horizon for 2025, as the White Book itself.

The official said that the Commission intends to listen to what governments will say and will try and be “an accountable scapegoat”.

Because of its position on relocation, Hungary’s PM Viktor Orbán could be one of the Spitzenkandidaten for the 2019 elections, the official said, as an extreme example of how the process could go on.

By  Georgi Gotev

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Un splendide isolement des politiques françaises du maintien de l’ordre

Tandis qu’en France, la police tenue pour coupable d’acharnement appelle à un rassemblement contre la « haine anti-flics », en Allemagne, en Suède, en Suisse, l’interaction entre police et manifestants se distingue par la maîtrise et le dialogue. La police française résiste aux nouveaux modèles de maintien de l’ordre, articulés autour de la notion de désescalade. O. Fillieule et F. Jobard expliquent les raisons de ce retranchement doctrinal. Quelques jours après la tenue d’une manifestation à Paris contre la « haine anti-flics » appelée par diverses organisations syndicales de police, il nous a semblé que le décalage comparatif pourrait éclairer la compréhension de ce que l’on appelle en France le « maintien de l’ordre », c’est-à-dire la gestion des foules (protestataires, sportives ou festives) par les forces de police et de gendarmerie [1].

La désescalade à l’allemande

Qu’en est-il ailleurs de la violence contestataire et de l’hostilité aux policiers ? Voyons le week-end du 1er mai en Allemagne. Depuis le milieu des années 1980, le Premier Mai est l’occasion déclarée par divers groupes anarchistes, autonomes et anti-fascistes, d’une confrontation violente avec la police (projectiles, cocktails molotov, tirs de mortier, fusées diverses interdites en Allemagne mais achetées en République tchèque ou en Pologne) [2]. Cette année, un important dispositif était déployé dans les lieux habituels de confrontation, mais l’imposant cortège policier, et une politique habile de « désescalade » (nous y reviendrons), ont tenu les hostilités à un niveau très bas. Dans le même temps cependant se tenait à Stuttgart le congrès du parti de droite radicale Alternative für Deutschland (AfD). Dans la ville, « 800 à 900 autonomes gauchistes violents » (expression de la police locale), protégés dans un cortège de 4000 manifestants, s’en sont pris à la police tandis que 1500 autres ont tenté par la violence d’empêcher les membres de la AfD de rejoindre le lieu du congrès. 500 protestataires ont été interpellés, et des arrêts de travail ont été constatés chez 3 policiers. Pendant ce temps, à Zwickau, en Saxe, haut lieu des manifestations Pegida, le ministre SPD de la Justice, Heiko Maas, s’est vu obligé de tenir son allocution publique sous protection policière, des troupes d’extrême droite s’étant déplacées de toute la région pour empêcher le meeting. À Schwerin, dans le nord de l’ex-RDA, une manifestation du parti d’extrême droite NPD (son interdiction est en cours d’examen par le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe) a donné lieu à des affrontements avec les militants de gauche, et la police avait pour mission de séparer les deux cortèges hostiles l’un à l’autre. Même situation à Bochum, dans la Ruhr. A Plauen, à la frontière tchèque, des militants d’extrême droite défilant en piétinant des drapeaux de l’Union européenne ont jeté projectiles et explosifs sur la police, qui a balayé le cortège au canon à eau.

 Comme on le voit, les polices allemandes ne chôment pas. Elles affrontent des violences de gauche et des violences de droite ; des violences dont elles sont l’objet et des belligérant.e.s qu’elles séparent ; elles protègent des ministres et des foules ; elles emploient la force et elles interpellent. Mais le point crucial qui les distingue des polices françaises est ceci : force reste à la loi ; force reste dans la loi. Pas de manifestant.e.s menotté.e.s et frappé.e.s par un policier. Pas de manifestant.e.s à terre et frappé.e.s. Pas de manifestant.e.s injurié.e.s. Pas de jets indiscriminés de gaz lacrymogène dans une foule composite engouffrée dans le métro, au prétexte que s’y seraient glissé.e.s des autonomes ou des casseur.e.s. Pas de matraquage dans le dos de passant.e.s. Pas de perte de contrôle. Pas de gazage dans les entrées ou les enceintes du métro. Au final, pas de polémique.

Cette maîtrise de la force, nous l’avons suggéré, est le produit d’une quinzaine d’années de politique dite de « désescalade » (Deeskalation) [3]. En Allemagne, la « désescalade » est entre autres le produit de la décision « Bockdorf » du Tribunal constitutionnel (1985), qui avait introduit une « obligation de communication et de coopération » des forces de l’ordre avec les protestataires. La notion est, en elle-même, issue du travail social, où elle désigne toutes les tactiques et techniques de réduction de la conflictualité dans la confrontation avec des personnes hostiles. Du travail social, elle a été importée par la police et est devenue une ligne directrice de tout un ensemble d’institutions policières allemandes, au delà des seules configurations manifestantes, comme le montre la sociologie des relations quotidiennes dans les quartiers difficiles [4].

Un nouveau modèle européen de maintien de l’ordre

Or loin d’être propre à l’Allemagne, cette politique a sinon nourri, du moins participé à un nouveau modèle de maintien de l’ordre en Europe, que l’on retrouve désormais dans le système des officiers de dialogue en Suède, l’event police au Danemark, les peace units en Hollande, les Liaison Officers en Angleterre, les Special Police Tactics (SPT) en Suède ou encore le modèle dit des trois D (dialoguer, désamorcer, défendre) en Suisse romande [5].

Ce nouveau modèle repose sur quatre grands principes : 
1/ une conception des logiques de la foule, alternative à celle promue par Gustave Le Bon [6], toujours au cœur de la philosophie française du maintien de l’ordre ; 
2/ la facilitation et l’accompagnement des manifestations de rue ; 
3/ le développement de la communication à tous les stades d’une opération de maintien de l’ordre ; 
4/ la différenciation et le ciblage des interventions de rétablissement de l’ordre.

Détaillons-en rapidement les attendus.

La nouvelle psychologie des foules, inspirée par des psychologues sociaux, au premier rang desquels Stephen Reicher et Otto Adang [7], s’appuie sur une idée simple, inspirée d’une démarche d’observation expérimentale et participative. Toute présence réelle ou psychologique hostile au groupe minore l’individualité des membres du groupe, qui tendent alors à former un bloc uniforme, tendu vers la réduction ou l’éloignement du danger perçu. Les membres du groupe expriment leur appartenance en affichant les traits et les normes les plus distinctifs de leur groupe face aux membres de l’autre groupe. Lorsque cette présence s’estompe, leurs relations s’inscrivent davantage dans un contexte interindividuel où ils peuvent affirmer des caractéristiques qui les différencient des membres de leur(s) groupe(s) : l’homogénéité et la solidarisation au sein du groupe se désagrègent.

L’appel à manifester introduit d’emblée un changement de la définition identitaire : il renforce des aspects spécifiques de l’identité sociale, en lien avec les groupes manifestants et les revendications défendues. Le déroulement de la manifestation dépend ensuite des rapports intergroupes dans lesquels sont pris les participant.e.s. Lorsque les signes, drapeaux ou slogans sont organisés autour d’un point de vue homogène et clairement opposé à un adversaire, la cohésion du groupe et l’identification de ses membres se renforcent et invitent à des actions déterminées vers les espaces occupés par l’adversaire. C’est dans de telles situations que l’on observe le développement d’émeutes et d’affrontements, notamment face à la police, dont la présence accentue la cohésion de la manifestation. À l’inverse, dès que l’homogénéité se lézarde par l’apparition de sigles qui signalent des points de vue différents, les manifestants sont amenés à redéfinir leur identité en s’inscrivant dans tels ou tels groupes militants présents. À l’extrême, lorsqu’une manifestation prend la forme d’un agrégat d’entités hétérogènes, l’action collective se dissout à mesure que la déambulation des participant.e.s se résume à des relations interindividuelles au sein de petites unités disloquées.

Dans ce modèle, il est possible de comprendre comment certains cortèges a priori paisibles peuvent se transformer en action collective violente, alors que des manifestations supposées agressives se déroulent sans heurts. Ici, l’usage indiscriminé de la force par la police durant un événement protestataire est susceptible d’avoir un impact négatif sur les dynamiques de la foule, dont la cohésion se renforce à l’encontre d’un adversaire tout désigné : la police. Pour les auteurs dont nous parlons, il est donc nécessaire d’éviter tout recours indiscriminé à la force, pour éviter toute radicalisation de la foule : que ceux qui manifestent sans intention malveillante se trouvent solidaires de ceux dont l’intention était d’en découdre. Pour cela il faut trouver le moyen de véhiculer une perception de la légitimité de l’action policière auprès du plus grand nombre (et non pas seulement les organisateur.trice.s déclaré.e.s) par une stratégie de facilitation des comportements pacifiques de la foule (information, orientation, liaison permanente) ; un profil tactique encourageant le dialogue et la communication avec les manifestant.e.s, avant, pendant et après l’événement ; l’évitement de toute action répressive indiscriminée et la mise en place d’une stratégie incrémentale et ciblée de recours à la force.

Le maintien de l’ordre « à la française » : l’arrière-garde

Ces changements relativement profonds des doctrines d’emploi et des stratégies de maintien de l’ordre n’ont sans doute pas échappé aux polices françaises spécialisées dans le maintien de l’ordre. En atteste par exemple le rapport de la commission de l’Assemblée nationale formée après les événements de Sivens qui en mentionne certains éléments [8]. Mais sans que cela débouche sur un bouleversement des doctrines d’emploi, attestant d’une insularité inquiétante des forces de maintien de l’ordre françaises. Certaines techniques hexagonales sont communes aux autres polices européennes, comme l’accompagnement du cortège sur ses flancs, le tronçonnement du cortège (les « nasses » vues ces dernières semaines) ou d’autres encore. La gendarmerie a développé les ULI (Unités légères d’intervention) dans les années 1990, qui permettent les interpellations ciblées ; les CRS ont développé les SPI (Sections protection-intervention) et les SAM (Section d’appui et de manœuvre) aux mêmes fins [9]. Mais ces techniques se sont développées sans leur double nécessaire : la communication.

Prenons l’exemple de l’interpellation ciblée dans le cortège. Le recours aux binômes policiers pour « prélever » dans une foule un individu réputé violent a été pensé, en Allemagne, en Suisse romande ou encore à Bruxelles depuis la fin des années 1990, dans le cadre d’une stratégie de désescalade : il s’agit d’empêcher les plus radicaux de nuire, tout en effectuant une interpellation rapide et propre qui ne débouche pas sur la solidarisation de la foule avec les interpellé.e.s. En France, par contraste, la technique est employée aux fins de multiplier les interpellations et les défèrements (le procureur de la République dispose désormais de bureaux mobiles aux abords des sites de manifestation). La judiciarisation accrue du maintien de l’ordre s’inscrit dans la dynamique moderne de répression judiciaire comme indicateur de l’efficacité politique, la « politique du chiffre » tant décriée. Les forces de police se multiplient en autant d’occasions de confrontations en corps à corps, avec les dérapages que cela entraîne, toujours susceptibles de produire l’effet que l’on cherche précisément à éviter ailleurs en Europe : le retournement de la foule et sa solidarisation avec les éléments les plus radicaux. Par ailleurs, ces interventions contribuent à brouiller les frontières entre police urbaine (dans le cadre du délit flagrant) et police des foules, la première étant appelée à seconder la dernière, avec ses moyens dolosifs propres – les flash-balls, notamment, dont les forces de maintien de l’ordre ne sont justement pas équipées tant ils rompent avec la recherche d’équipements d’évitement et de mise à distance des protestataires. Les manifestations de ces dernières semaines en ont à nouveau donné de tragiques illustrations, notamment à Rennes. Pour autant, preuve de la force de conviction de certaines sections de la Police nationale, le politique ne se résout pas à l’interdiction de ces armes dans les opérations de maintien de l’ordre [10].

Mais ce qui tranche le plus avec les pratiques aujourd’hui développées ou recherchées chez nos voisins, c’est le volet communication sur l’action qui renvoie à ce qui est communiqué mais aussi au comment l’on communique et en direction de qui. C’est sans doute en Allemagne que le système des Anti-Konflikt Team (TActical CommunicationTaCom System) est le plus avancé [11]. Ceux-ci sont employés à la fois dans les manifestations politiques d’envergure et dans les rencontres de football. C’est après les grandes manifestations violentes de la fin des années 1990 à Berlin et en Hesse que les modalités de la communication via des équipes policières destinées au dialogue sont renforcées, avec notamment comme objectif de faire en sorte que les mouvements de la police soient interprétés correctement par les manifestant.e.s, que les manifestant.e.s pacifiques partagent le point de vue de la police sur ce qu’il convient de faire, que les participant.e.s enfin soient convaincu.e.s que les actions préconisées – ou interdites – par la police le sont de manière légitime. Dans cette optique un élément matériel important est l’usage de véhicules dotés de haut-parleurs (les TLU, Tactical loudspeaker units, utilisés pour la première fois dans une manifestation d’extrême droite en Hesse et utilisés depuis avec succès) ou encore la disposition d’écrans LED géants pour informer la foule, notamment lors des phases critiques de dispersion. Par contraste, la manière dont en France on informe les manifestant.e.s d’un ordre de dispersion est depuis longtemps incompréhensible et inadaptée. Ce que d’ailleurs les rapports des commissions d’enquête parlementaires constituées après les manifestations de novembre-décembre 1986 soulignaient déjà clairement. Que depuis trente ans l’autorité civile ne se soit jamais préoccupée de réformer sérieusement cet aspect du droit de la manifestation est un mystère aux conséquences bien dommageables.

Reste à s’interroger sur les raisons pour lesquelles le maintien de l’ordre à la française se trouve rangé sur le bas-côté de la circulation européenne des idées et des doctrines policières. Il y a d’abord la certitude, largement entretenue par policiers et gendarmes, que le maintien de l’ordre « à la française » est d’excellence et qu’il est prisé dans le monde entier [12]. Cela fut peut-être vrai par le passé, mais ce n’est plus le cas. S’il en fallait donner un indicateur, il suffirait de montrer à quel point dans de nombreux pays les forces de police se tournent désormais vers d’autres modèles mais aussi d’autres équipements que ce que la France a à offrir, avec les effets économiques que l’on imagine aisément. Cette difficulté à se remettre en question s’adosse en second lieu à un discours sur les spécificités de la situation française avec l’idée que les casseurs sont d’une détermination jamais vue auparavant et que l’on bascule dans un cycle inédit de violence (l’expression n’est pas littérale, mais elle est déclinée sous diverses formes et en toute occasion depuis les manifestations CIP de 1994). Que ce soit Poitiers, Strasbourg, Rennes, les manifestations anti-CPE, les divers cortèges étudiants ou lycéens… la police française, même la police parisienne qui a conservé son appareil de renseignement, semble seulement découvrir sur les lieux mêmes la présence de protestataires armés et violents. Au lieu de s’inquiéter de pareille déclaration d’incurie, le politique se contente de reprendre à son compte les déclarations des principaux syndicats de police, selon lesquels la violence de l’adversaire exonère le dispositif de maintien de l’ordre. Car le retranchement doctrinal de la police française est redoublé de l’isolement dans lequel la laisse le politique : se laissant convaincre des arguments policiers sur la « violence extrême » des adversaires [13], les ministres de l’Intérieur par cette seule posture s’empêchent tout examen au fond de l’action policière [14].

Enfin, il faut souligner que les nouveaux modèles de maintien de l’ordre articulés autour de la notion de désescalade ne peuvent se développer et produire pleinement leurs effets que pour autant qu’en amont s’améliorent le recrutement et les modalités de formation initiale et continue des fonctionnaires de police. En France, l’ethos professionnel des forces de maintien de l’ordre, de la haute hiérarchie aux hommes du rang, devrait subir un certain nombre d’inflexions pour que les stratégies de désescalade prennent tout leur effet, seule garantie d’une restauration progressive de la confiance retrouvée de la population dans sa police. Il faudrait ici pour être précis faire le détail de tout ce qui dans l’image publique de la police, plutôt dégradée au regard de ce que l’on constate dans les autres pays européens [15], oriente les vocations, aussi bien que tout ce qui, dans les mécanismes de recrutement puis la formation initiale ou continue, éloigne le fonctionnaire de police d’une conception du métier comme mission de service public au service de toute la population [16].

Que des syndicats de police aient refusé d’être entendus par la commission parlementaire de 2015 sur le maintien de l’ordre, ce que le syndicat de commissaire SCPN estime être une « injustice de plus voire une insulte faite à l’engagement et au professionnalisme de la police », témoigne de l’inquiétante étanchéité de l’institution policière. Il ne reste, dans un tel contexte, qu’à voir des syndicats policiers (souvent les mêmes) appeler, quelques mois à peine après que les policiers furent acclamés par la foule après les attentats de Paris, à des manifestations contre « la haine anti-flic » et contre « l’acharnement irresponsable à vouloir faire croire que les policiers sont des brutes sauvages qui frappent aveuglément sur la jeunesse » [17]. Par contraste, tout un ensemble d’arènes internationales offrent aux polices européennes et extra-européennes la possibilité d’inscrire les doctrines de maintien de l’ordre dans la satisfaction de l’impératif de pacification des cortèges, tels que le United Nations Interregional Crime and Justice Research Institute, qui coordonne les National Research Programs on Security during Major Events initiés en 2004 en réaction aux événements de Gênes [18] et de Göteborg [19], et surtout le programme européen Godiac, Good Practice for Dialogue and Communication as Strategic Principles for Policing Political Manifestations in Europe, qui réunit policiers de 12 pays et chercheurs en sciences sociales autour, notamment, de la nouvelle psychologie des foules que nous avons exposée. La France y tient encore une place mineure, n’ayant par exemple pas participé au programme GODIAC ; ces forums permettent pourtant aux polices d’échanger sur des pratiques contestataires qui, elles aussi, se diffusent et s’harmonisent, comme le montrent le mouvement des places [20], d’Occupy aux Indignados en passant par Nuit Debout.

par Olivier Fillieule & Fabien Jobard

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La baisse des salaires inquiète les syndicats européens

Alors que l’Europe peine à se remettre de la crise économique, l’écart entre les riches et « les autres » se creuse, selon la Confédération européenne des syndicats. La Confédération européenne des syndicats (CES) veut voir les salaires augmenter. Elle a lancé, le 14 février, une campagne en ce sens, pour orienter l’économie dans la bonne direction au lendemain de la crise

« Les salaires sont bas et n’évoluent pas », a regretté à l’occasion de cet événement Ronald Janssen, conseiller en matière de politiques économiques auprès de la Commission syndicale consultative (CSC).

Plusieurs représentants syndicaux ont fait remarquer que nombre de citoyens vivant dans la rue ont en réalité un travail, mais que leur salaire s’avère trop faible pour leur permettre de vivre dans des conditions décentes.

« Les salaires se sont effondrés au cours des dix dernières années: ils n’ont pas diminués, ils se sont effondrés! » a martelé le secrétaire général du CES, Luca Visentini.

>> Lire : Le Parlement en faveur du salaire minimum pour toute l’UE

D’après la secrétaire confédérale de la CES, Esther Lynch, la négociation collective reste le meilleur moyen d’atteindre des niveaux de salaires raisonnables. « Cette réalité doit se refléter dans les politiques de l’UE et de ses États membres, ainsi que dans une nouvelle série de négociations collectives tant attendues », a-t-elle ajouté.

« Je suis convaincu que la négociation collective demeure la principale question à considérer à l’heure actuelle », a également indiqué le président de la Confédération des syndicats indépendants en Bulgarie (CITUB), Plamen Dimitrov.

D’après Christian Wigand, porte-parole de la Commission européenne, l’UE n’a toutefois pas de compétence exclusive pour légiférer sur la rémunération ou sur la mise en place d’une réglementation sur la fixation des salaires. « Il revient aux partenaires sociaux et aux autorités de chaque État membre de prendre les décisions nécessaires à ce sujet », a-t-il rappelé.

>> Lire : Les disparités de salaires en Europe demeurent criantes

Le porte-parole a cependant ajouté que la Commission avait émis des recommandations sur l’évolution des salaires visant à davantage indexer ceux-ci sur la productivité. « L’emploi et la croissance sont évidemment au cœur des préoccupations de la Commission », a-t-il assuré. « Dans le cadre de ses travaux sur la gouvernance économique, la Commission se concentre sur le triangle vertueux consistant à stimuler les investissements, poursuivre des réformes structurelles et garantir des finances publiques responsables. »

L’effondrement des salaires a provoqué une baisse considérable de la demande, un cercle vicieux aux conséquences des plus néfastes pour l’économie européenne. « Les travailleurs européens ont besoin de salaires plus élevés pour soutenir la relance économique, favoriser la stabilité des prix et promouvoir une répartition équitable du profit », a continué Ronald Janssen.

Cependant, d’après le maire d’Oslo, Raymond Johansen, un modèle unique ne serait pas adapté à la diversité culturelle d’un continent aussi vaste que l’Europe. « Le marché économique est un excellent outil », a-t-il souligné. Selon lui, le recours aux avantages fiscaux pourrait aider à stabiliser les prix.

Nicolas Schmit, ministre luxembourgeois du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire, a indiqué que les mesures prises par le CES à ce sujet étaient « absolument nécessaires ». « Nous devons avoir une discussion sérieuse avec tous ceux qui se considèrent progressistes », a-t-il précisé. « L’Allemagne est en partie responsable de ces perturbations au sein de l’Union monétaire. »

« Pourquoi l’Europe a-t-elle besoin d’une augmentation salariale? Parce que nous le méritons tous, sans exception », a conclu Plamen Dimitrov.

>> Lire : Juncker pour un salaire minimum dans tous les États de l’UE

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L’affaire Fillon ou la destitution de la Ve République par Christian Salmon

 L’affaire Fillon est un naufrage. Le naufrage d’un homme et le naufrage d’un système politique auquel il appartient depuis 35 ans. Car aujourd’hui, l’élection au suffrage universel ne suffit plus à donner la légitimité pour gouverner.

L’affaire Fillon n’est pas le premier scandale qui ait fait vaciller une candidature présidentielle sous la Ve République. On serait même tenté de dire que c’est un classique. Georges Pompidou et l’affaire Markovic, Jacques Chaban-Delmas et sa feuille d’impôt, Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa, Jacques Chirac et les emplois fictifs de la mairie de Paris. Dernière en date, l’affaire du Sofitel de New York qui emporta la candidature de Dominique Strauss-Khan à l’élection présidentielle de 2012 et ouvrit la voie de l’Élysée à François Hollande. Quant à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas une mais plusieurs affaires qui alimentent la chronique politico-judiciaire depuis son élection en 2007. Et ce n’est pas un destin élyséen que l’affaire Cahuzac a discrédité, c’est tout le quinquennat de François Hollande. « Ce n’est pas qu’elles se dégonflent, disait Jacques Chirac, elles font “pschitt” » ; c’est souvent vrai, mais il arrive aussi qu’on ne s’en relève pas.

L’affaire Fillon est un naufrage. Le naufrage d’un homme, le naufrage d’un système politique auquel il appartient depuis 35 ans et dont il a épousé toutes les versions, du séguinisme au sarkozysme, et du gaullisme social au libéralisme décomplexé. C’est enfin un nouvel épisode d’un naufrage aux conséquences imprévisibles, celui de la Ve République.

Naufrage personnel tout d’abord. Les révélations du Canard enchaîné ont frappé en plein cœur le récit du candidat, un récit qui relevait d’un registre plus moral que politique et qui invitait au redressement national par le travail et au prix de sacrifices. Fillon proposait aux Français une véritable cure d’« austérité » qu’ils étaient sommés d’accepter au nom de l’« exemplarité » de son auteur. Fillon promettait de retrouver le chemin de l’authenticité, au prix d’une rupture avec les illusions du bling-bling sarkozyste comme avec les mirages de l’identité heureuse d’Alain Juppé. Avec lui, le pays allait retrouver des horaires de travail décent, des écoliers en uniforme et, en prime, la messe du dimanche. Et avec son profil de notable de province, son épouse au foyer, ses cinq enfants et son manoir de Beaucé, Fillon avait un certain crédit. Il pouvait même claironner le triptyque « travail, famille, patrie » sans que personne ne songe à l’accuser de pétainisme subliminal. Gaulliste il était, gaulliste il restait. Sa probité personnelle était indexée à celle du Général, qui remboursait ses factures d’électricité. La statue du commandeur Séguin tenant lieu de témoin de moralité.

Les campagnes électorales aujourd’hui ne reposent plus seulement sur des contenus idéologiques ou des programmes, mais sur des performances théâtrales et des productions symboliques. Elles se déroulent à la frontière du public et de l’intime, de la politique et de la morale. Dans ce contexte, les affaires constituent l’événement perturbateur, le coup de théâtre indispensable à la tension dramaturgique. Ce sont la tension narrative, l’identification symbolique, les métaphores (et la façon dont elles sont interprétées dans le flux des événements) qui déterminent le vainqueur d’une élection et non pas son programme.

Avec l’affaire Fillon, l’élection présidentielle est entrée dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles. Emmanuel Macron l’a bien compris, qui vient de déclarer au JDD : « C’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne. La politique, c’est mystique. C’est tout mon combat. » Au risque de l’extinction de voix. Ou de la démystification, comme dans le cas Fillon.

La mystique macronienne, c’est un peu plus qu’un récit de vie. Cela met en jeu des actes de langage, mais aussi des moyens de production symbolique, une théâtralité, des effets de cadrage (photographique, syntaxique, sémantique). Enfin, pas de mystique sans la réverbération des discours dans la médiasphère, leur appropriation par les réseaux sociaux. Thomas Mann considérait la vie dans le mythe comme une « vie en citations », définition qui prend avec Internet une signification nouvelle : désormais, le grand mythographe, c’est Google. Nos dieux profanes, qu’ils soient sportifs, mannequins ou présidents, naviguent sur le Web. C’est lui qui hiérarchise les divinités et dresse la carte de leurs navigations. Il y faut de l’inédit et de la répétition. Jeanne d’Arc et Uber. Le Puy du Fou et les nanotechnologies. Pas de performance qui ne s’avance codée, cryptée, drapée de précédents. Pas même de campagne électorale sans que l’on convoque les grands anciens, un récit des origines. Pas d’élection qui ne soit un revival. C’est cette réécriture, cette répétition, cette trace qui donne à l’inédit son « aura » spectrale, sa troisième dimension.

Ce qui fait le succès d’une campagne, ce n’est pas une image ou une « histoire », c’est une performance complexe, entre rituel et stratégie, capable tout à la fois de se connecter avec l’électeur, de focaliser le débat, de contrôler l’agenda, d’imposer une ligne narrative, de créer son propre réseau de diffusion virale. La feuilletonisation de la vie politique que dénonce François Fillon appartient en partie déjà au passé, à l’âge télévisuel où il y avait encore une audience pour chaque épisode. Aujourd’hui, la communication politique est dominée par l’exigence de la vitesse. Les enchaînements narratifs se transforment en engrenages de coups d’éclat et d’effets de surprise. Inutile d’essayer de dérouler un récit au long cours lorsqu’une information peut surgir à tout instant et venir bouleverser la séquence en cours.

Le carré magique

C’est le croisement de ces effets qui explique le succès ou l’échec d’une campagne électorale. Ce que j’avais appelé, au moment de la campagne d’Obama, le carré magique de la communication politique. Premier côté du carré : Raconter une histoire capable de constituer l’identité narrative du candidat en résonance avec l’histoire collective (storytelling). Deuxième côté : Inscrire l’histoire dans le temps de la campagne, gérer les rythmes, la tension narrative (timing). Troisième côté : Cadrer le message idéologique du candidat (framing) et imposer un « registre de langage cohérent » en « créant des métaphores ». Quatrième côté : Créer son réseau sur Internet et sur le terrain, c’est-à-dire un environnement hybride et contagieux susceptible de capter l’attention et de structurer l’audience du candidat (networking).

Le carré magique n’est pas une recette, c’est un schéma qui désigne des enjeux stratégiques, les conditions de réussite ou d’échec d’une performance collective. Chaque côté du carré magique est un champ de bataille. De ce point de vue, l’affaire Fillon est un cas d’école : les quatre côtés du carré magique ont été enfoncés par l’affaire et ses rebondissements.

Les scénaristes de série télévisée ne s’y sont pas trompés. « On est presque dans une pièce de Shakespeare », explique l’un deux. Surnommé sur Twitter « House of Sarthe » en référence à la série House of Cards, on a comparé l’affaire Fillon à Downton AbbeyGame of Thrones ou encore Borgen. Le timing des révélations du Canardétait presque parfait. L’emploi présumé de l’épouse et des enfants de Fillon, la ristourne sénatoriale et ses éventuels conflits d’intérêts n’intéressaient personne tant qu’il n’était pas le vainqueur annoncé de la présidentielle. À trois mois de l’élection, il devenait vulnérable, à portée du soupçon et de l’opprobre. C’était le moment idéal pour un coup de théâtre.

Le Fillon presbytéral, qui promettait aux Français un long carême contre la rémission de leurs péchés, s’est trouvé renvoyé à ses propres faiblesses. Goût du luxe, voitures de sport, costumes sur mesure et mocassins à glands. Celui qui promettait du sang et des larmes et fustigeait les assistés était beaucoup moins sourcilleux quand il s’agissait de ses propres deniers : soupçons d’emplois fictifs, ristourne sénatoriale, conflits d’intérêts… « Je suis un homme, pas un saint ! » protestait le pécheur comme à confesse… mais c’était déjà trop tard. Il eût fallu le dire avant. Ou, à tout le moins, ne pas jouer les saintes-nitouches. Avec moins de trémolos dans la voix et un peu plus de modestie. Maintenant le mal est fait. L’icône est à terre, l’identité narrative du candidat en miettes.

Les électeurs de la primaire de la droite et du centre croyaient avoir choisi l’anti-bling-bling de la droite, tourné la page du Fouquet’s et du rapport décomplexé de Sarkozy à l’argent. Un président intègre, raide comme la justice ne saurait faire de mal dans une période de crise. Les révélations du Canard enchaîné, confortées par celles d’« Envoyé spécial » et de Mediapart, ont mis à mal l’image d’intégrité de celui qui avait fait de sa foi chrétienne un gage de probité. « Ces révélations ont instillé le doute en nous, reconnaissent deux électeurs des Hauts-de-Seine interrogés par le journal La Croix. Il est peut-être dans le droit, mais pas dans l’exemplarité. »Contraint de passer au confessionnal, il feignait de s’excuser tout en criant au complot : « On veut me mettre à genoux ! » Sans doute, comme le dit la sociologue Monique Pinçon-Charlot, « il existe chez François Fillon un sentiment d’impunité sincère car ce n’est pas l’impunité d’un homme mais celle de toute une classe. Ce sentiment se construit dans l’entre-soi des puissants, qui vivent dans une bulle ». Ce qui nous ramène à la politique.

Élu plus jeune député de l’Assemblée à 26 ans, sénateur-maire, plusieurs fois ministre, premier ministre pendant cinq ans, François Fillon n’est pas un perdreau de l’année. C’est un apparatchik qui a bénéficié des largesses de la République pendant 35 ans. Son discrédit atteint toute la classe politique. « Jamais dans l’histoire de la République, a déclaré François Bayrou, sur France 2, un candidat aux plus hautes fonctions, à la présidence de la République, n’a été ainsi sous l’influence des puissances d’argent. »

L’après-Hollande s’est démultiplié, nous sommes dans l’après-Juppé, l’après-Sarkozy, l’après-Valls, et maintenant l’après-Fillon… Marine Le Pen elle-même ne se sent pas très bien, craignant de glisser dans un “après” prénommé Marion. Trois générations dégringolent les escaliers du pouvoir. Avec l’exténuation de la sphère politique, rappelait Jean Baudrillard, le président devient de plus en plus semblable à ce “Mannequin du pouvoir” qu’est, selon Pierre Clastres, le chef dans les sociétés primitives. Loin d’être magnifié par la fonction, il apparaît désormais écrasé par elle, humilié, infériorisé, soumis à des rituels désuets, contraints de jouer les présidents, de « faire président » sans en avoir les moyens. Faute de puissance d’agir, de résolution et d’action (le state craft), il reste la mise en scène du pouvoir (le stage craft) : c’est le côté spectral, et pas seulement spectaculaire, de l’exercice du pouvoir.

Le pouvoir impersonnel

Loin d’exercer une fonction d’autorité, nos mannequins du pouvoir sont condamnés à donner des signes aux fractions éclatées d’un électorat volatil, mais aussi aux faiseurs d’opinion et à tous ceux qui peuvent donner du crédit ou de la popularité à un pouvoir discrédité ; sondages, agences de notation, éditorialistes… Une politique qui consiste à adresser à l’opinion des signes d’optimisme en pleine crise de la confiance, des signes de volontarisme en situation d’insouveraineté, des signes de sérieux et de rigueur à l’intention des marchés. Chaque ministre est chargé non plus d’un domaine de compétences et d’une autorité régalienne, mais d’un portefeuille de signes. « Comment se construit le pouvoir charismatique ? C’est un mélange de choses sensibles et de choses intellectuelles. » (Macron encore)

Mais cela ne trompe plus personne.

Depuis Le Coup d’État permanent de François Mitterrand, les opposants à la Ve République ont constamment dénoncé son caractère monarchique, le rôle et la place d’un président élu au suffrage universel, érigé au sommet de la pyramide du pouvoir, qui décide de tout et qui est, pendant la durée de son mandat, le maître du temps politique. C’est la critique du pouvoir personnel. Mais c’est un pouvoir impersonnel qui gouverne aujourd’hui : les marchés, les agences de notation, les organisations transnationales… L’homme réputé le plus puissant de la nation est un homme qui doit négocier ses marges de manœuvre avec la Commission à Bruxelles ou la chancellerie à Berlin. Depuis le traité de Maastricht et l’acte unique européen, c’est un souverain sans monnaie ni frontières. À l’abri de l’élection présidentielle, qui accrédite tous les cinq ans le mythe d’une nation souveraine et dope l’illusion d’un choix collectif, c’est “un gouvernement d’affaires courantes” qui se poursuit entre les élections. L’essentiel se joue ailleurs. C’est pourquoi le régime présidentiel court à sa perte…

L’élection au suffrage universel ne suffit plus à donner la légitimité pour gouverner, elle apparaît comme une étape de plus dans la spirale du discrédit qui ronge nos institutions démocratiques. Le suffrage universel, clé de voûte de la Cinquième République, ne fait plus recette auprès des électeurs. Les Français l’utilisent de plus en plus comme un droit de veto plutôt que comme le fondement d’une légitimité. C’est l’essence du vote antisystème. On n’élit plus, on élimine… Sarkozy fut élu sur la rupture (avec Chirac), Hollande pour en finir avec Sarkozy. Les primaires ne font qu’accélérer le mouvement. Après Hollande, empêché de se représenter, Sarkozy fut sèchement congédié, Juppé et Valls éliminés. Car il ne suffit pas de sanctionner les anciens, il faut aussi faire mentir les sondages. Les primaires organisées pour relégitimer les partis fonctionnent à rebours. Elles ont fonctionné comme une guillotine électorale, éliminant un à un les leaders des partis et les favoris des sondages. L’électeur stratège se comportant en parieur averti, qui mise à la baisse comme s’il avait davantage à gagner au discrédit des favoris qu’à l’espoir d’une alternance tant de fois déçue. On peine à discerner une logique positive à l’œuvre dans la succession d’événements qui marquent le processus électoral en cours. Le discrédit est si puissant, sa vague est si haute, que les candidats n’ont d’autre choix que de surfer sur elle, de se mettre de son côté, dénonçant le système, promettant la rupture, affichant leurs transgressions.

Le général de Gaulle avait opté pour un régime présidentiel dans le but de restaurer l’autorité de l’État, minée de l’intérieur par « le régime des partis ». Mais la Ve République s’est accommodée du régime des partis. Le président de la République n’est plus un obstacle à leur influence dissolvante. Bien au contraire ! En leur sein, la bataille pour l’élection présidentielle ne s’interrompt jamais. Ils sont devenus des appareils partisans, des machines financières et des écuries militantes pour la conquête du pouvoir. La crise de régime de la politique a mis à mal une idée chère à notre histoire de France récente : l’alternance. Les Français n’y croient plus. L’action est perçue comme illégitime ou inefficace et la parole politique a perdu toute crédibilité.

La médiasphère, avec ses talk-shows et ses réseaux sociaux, sa dramaturgie, son rythme 24/7, ses commentateurs, ses communicants, ses groupes de riposte et ses community managers, constitue le théâtre de la souveraineté perdue. Les hommes de l’État insouverain y sont convoqués non plus comme les souverains d’antan en majesté, mais comme des imposteurs exposés à la vindicte publique. Ils sont en permanence soumis à un processus de vérification et à une obligation de performance. L’insouveraineté se manifeste jusque dans les épisodes de leur vie intime… L’homo politicus que nous connaissons depuis deux siècles est voué à disparaître. Il cherche sa voie ailleurs, à l’aveugle, dans cette zone grise où la politique perd ses droits.

Trois ans avant la chute de la IVe République, le président de la République René Coty avait chargé Jacques Chaban-Delmas d’un message à l’intention du général de Gaulle : « Je constate comme vous, que la France est ingouvernable dans les conditions actuelles, autrement dit, que les institutions ne peuvent rester en l’état…Voulez-vous faire savoir au général de Gaulle que je le tiens pour le seul homme capable de tirer la France de ce marasme ? Dites-lui que si une crise se présente, je ne manquerai pas de m’engager à fond en faisant appel à lui pour former le gouvernement, dans le cadre de nos institutions, afin précisément de changer celles-ci. » Il ajoutait qu’il était prêt à s’effacer pour que le grand homme ne soit pas « gêné par la présence, à la table du Conseil des ministres, d’une autorité juridiquement supérieure à la sienne – lui qui détient de fait la plus haute autorité morale qui soit dans le pays ».

La IVe République agonisait dans le jeu de chaises musicales des gouvernements successifs. La Cinquième République y remédia au prix d’une personnalisation extrême du pouvoir exécutif, légitimée par l’élection du président de la République au suffrage universel. Six décennies passèrent… le souvenir du général de Gaulle conservant bon an mal an à la fonction le prestige de la « plus haute autorité morale qui soit dans le pays ».

Si je rappelle ces circonstances, c’est qu’il semble bien que la Ve République, au terme d’une révolution complète, soit revenue à son point de départ, à savoir la question que René Coty posait au général de Gaulle : comment « former [un] gouvernement, dans le cadre des institutions [existantes], afin précisément de changer celles-ci » ? C’est le problème qui se pose au pays.

Le discrédit est une chose instable et invisible à l’œil nu. Il se répand comme un gaz et il corrompt les sociétés avant même qu’une personnalité charismatique ne s’en empare et ne transforme ce gaz insaisissable en force matérielle. Ainsi de tous les fascismes. Ainsi du mouvement qui a porté Trump au pouvoir. Une chose est sûre : lorsque le discrédit prend le pouvoir, il est bien difficile de l’arrêter et de faire rentrer le diable dans sa boîte.

Une course-poursuite est engagée entre la politique institutionnelle, qui sert de masque aux vrais pouvoirs dominant le monde, et les citoyens qui s’en détournent en se réappropriant les termes, les lieux, les formes du débat public. D’un côté, une classe politique à bout de souffle, absentéiste, dévitalisée, soucieuse uniquement de sa survie ; de l’autre, des citoyens qui par leurs initiatives, leurs luttes et leurs colères assemblées provoquent un vaste mouvement de “destitution” de la politique institutionnelle.

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La corruption, c’est le vol

Les Islandais, les Brésiliens ou les Sud-Coréens hier, les Roumains aujourd’hui, ont des raisons de se révolter. A leur manière, les électeurs français et américains ne disent pas autre chose. Il n’y a pas de petite ou de grande corruption : la corruption, c’est le vol. C’est le message adressé par les centaines de milliers de Roumains qui sont descendus dans la rue cette semaine. Ils ne décolèrent pas depuis que leur gouvernement a décidé d’abaisser à 44 000 euros le montant à partir duquel la corruption devient punissable d’une peine de prison. Au-dessous, c’est moins grave.

Cela tombe bien, justement, le chef du Parti social-démocrate au pouvoir (PSD), Liviu Dragnea, est poursuivi pour une affaire d’emplois fictifs qui ne lui a rapporté « que » 24 000 euros. Une bagatelle. Les geôles, très peu pour lui.

La ficelle est énorme, mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle ne passe plus. La corruption a la vie dure : sortez-la par la porte, elle revient par la fenêtre, comme en Roumanie.

En ouvrant les frontières et en favorisant la circulation des capitaux, la mondialisation lui a offert de nouveaux horizons. Délocalisée, relocalisée, offshore ou onshore, nationale ou multinationale, elle sait identifier les modèles innovants.

Révoltes citoyennes

La mondialisation, heureusement, n’a pas que des défauts : elle a aussi ouvert les horizons des classes moyennes de tous les pays. Plus nombreuses et plus puissantes, elles ont compris que ce vol organisé par les dépositaires du pouvoir non seulement soustrait des revenus aux gens honnêtes et à l’économie mais, par son mode de fonctionnement, mine la démocratie et la confiance politique.

D’où les révoltes citoyennes massives qui éclatent régulièrement, hier au Brésil, avant-hier dans le monde arabe, aujourd’hui en Roumanie ou en Corée du Sud.

La lutte contre la corruption peut avoir des effets pervers, surtout lorsque la « révolte » vient d’en haut. En Chine, où les masses n’ont pas forcément la possibilité de s’exprimer dans la rue à moins d’y être invitées, la lutte contre la corruption, déclenchée à une échelle sans précédent par le président Xi Jinping, lui a servi de levier pour renforcer son pouvoir personnel sur le Parti communiste (PCC) et l’appareil d’Etat.

En Russie, elle est utilisée à l’occasion comme outil de répression à l’égard des gêneurs ou des rivaux potentiels. En Ukraine, les jeunes réformateurs s’épuisent à la combattre face à un système qui résiste beaucoup mieux sur ce terrain-là qu’il n’a résisté à la révolte des masses du Maïdan.

Relire les « Panama papers »

Si vous pensez que la corruption est un mal propre aux pays émergents ou en développement, détrompez-vous. Relisez les « Panama papers », qui ont coûté son poste au premier ministre islandais. Allez faire un tour sur le site de l’ONG Transparency International, dont le dernier index annuel sur la perception de la corruption par pays, publié le 25 janvier pour l’année 2016, montre que, dans le monde développé, hormis les toujours exemplaires Danemark et Nouvelle-Zélande, beaucoup de progrès restent à faire.

La France n’est que 23e sur 176 : le « Penelopegate », dernier avatar du thème trop familier des emplois fictifs, sorte de feuille de vigne qui permet d’éviter le gros mot de « corruption », est en train d’y faire dérailler la campagne électorale présidentielle et la présidente du Front national, Marine Le Pen, se fait épingler par le Parlement européen. Les Etats-Unis occupent péniblement la 18e place.

Signe des temps cette année, les chercheurs de Transparency International se sont penchés sur les liens entre populisme, malaise socio-économique et lutte anticorruption. Ils se situent dans l’ère Trump, celle d’un président des Etats-Unis élu après avoir fait campagne contre les « élites corrompues » pour battre son adversaire « Hillary la pourrie ». Dans son discours d’investiture, le nouveau président a promis de placer « les intérêts des citoyens au-dessus des puissants intérêts particuliers de Washington ».

Donald Trump a fait mouche : la crise financière est passée par là. Aux Etats-Unis, les classes moyennes ne sont pas descendues dans la rue, elles ont simplement fait usage du bulletin de vote pour s’insurger. Faut-il donc s’attendre à un grand coup de balai contre les lobbies de tout poil, à une version yankee du « lava jato »brésilien (« lavage express ») qui a essoré tant de politiques, finissant par entraîner la chute de la présidente Dilma Rousseff elle-même ?

Mouvement dévastateur

Si l’on en croit l’étude de Transparency International, inutile de retenir son souffle. Le bilan des dirigeants populistes en matière de lutte contre la corruption est « désastreux » : « Ils se servent du message sur la corruption facteur d’inégalités pour amasser du soutien, mais n’ont nullement l’intention de s’y attaquer sérieusement. »

Les premières mesures prises par le président Trump tendent à confirmer cette analyse. Il n’a fait aucune concession sur ses avoirs personnels, n’a jamais rendu publique sa situation fiscale, a refusé de se séparer de ses biens commerciaux, se contentant d’en confier la gestion à ses fils. A la Maison Blanche, il travaille avec sa fille et son gendre. Le Congrès des Etats-Unis est, lui, en train d’abroger un texte, la loi Cardin-Lugar, qui contraignait les compagnies pétrolières à déclarer les paiements et avantages qu’elles versaient aux gouvernements étrangers en échange du droit d’extraire leurs ressources naturelles.

Sur les questions d’éthique, les classes moyennes américaine et française ne sont pas fondamentalement différentes des classes moyennes roumaine ou islandaise. Un jour ou l’autre, elles constateront aussi que la corruption, c’est le vol.

Que ce qui n’est pas forcément illégal, comme cette étrange habitude d’employer les membres de sa famille dans ce qui est tout sauf une entreprise familiale, n’est pas bien. Que ceux qui promettaient de les protéger les ont trompées. Et à leur tour, pour n’avoir pas pris la mesure de la défiance qu’ils ont ainsi créée au sein de l’électorat, leurs dirigeants seront la cible de ce mouvement dévastateur, le « dégagisme ».

Par Sylvie Kauffmann

P.S : depuis le gouvernement roumain à retiré son projet sur la pression populaire…

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Attali : l’Europe est une première puissance mondiale qui s’ignore

Les autres puissances mondiales seraient ravies de voir l’UE se morceler, assure Jacques Attali, qui estime que, pour éviter la catastrophe, il faudrait mettre en place une Union de la défense.

Il y a dix ans, vous publiiez Une brève histoire de l’avenir, dans lequel vous faisiez déjà des projections pour 2030, à 50 ans.

En effet, en cinq phases : déclin relatif de l’empire américain, tentative d’organisation du monde autour de plusieurs puissances indépendantes et hostiles les unes aux autres (ce qui ne fonctionne pas), domination par le marché en l’absence de régulations mondiales, guerre et ordre après la guerre.

Où nous situons-nous ?

À la fin de la deuxième phase et au début de la troisième, c’est-à-dire au sein d’une tentative de régulation. Les États-Unis ont décidé de ne plus être une puissance dominante, de ne plus gérer le monde. Donc on a tout d’abord une tentative de trouver un remplaçant pour les États-Unis, qui ne marchera pas.

Vous ne croyez pas que la Chine pourrait remplir ce rôle ?

Non, la Chine ne le veut pas. Elle veut être puissante, mais pas gouverner le monde comme les États-Unis le souhaitaient. L’Histoire chinoise est une Histoire de puissance et d’influence chinoise, mais pas de domination mondiale. Pékin veut tout ce qui est nécessaire à la croissance chinoise, au bien-être des Chinois.

Les Chinois rêvent d’avoir le niveau de vie [actuel] des Américains en 2050. Ils auront alors une immense influence dans la région, mais ne sera pas le pays le plus peuplé du monde, et nombre d’autres enjeux seront apparus.

Revenons un instant à la fin de l’empire américain. Vous parliez de la fin d’un empire il y a dix ans, deux ans avant l’élection de Barack Obama, qui semblait pouvoir retourner cette situation.

Pas vraiment, parce qu’Obama lui-même a toujours répété que l’Amérique n’était qu’une puissance relative, qu’elle ne devait pas intervenir, ce qu’il n’a d’ailleurs pas fait, et qu’il ne pouvait pas porter le fardeau du monde. Ça lui a même été reproché, notamment dans le contexte de la Syrie. Il n’est pas intervenu dans le Moyen-Orient, à l’égard de la Russie il a été ferme, mais sans plus. Il a beaucoup poussé les Européens à faire les choses entre eux.

Et Donald Trump est dans la continuité d’Obama de ce point de vue, il va plus loin que lui sur le thème du retrait américain.

Analysons un peu Donald Trump. À la veille de son inauguration à Washington, il a exprimé des propos très durs vis-à-vis de l’Europe, et d’Angela Merkel, par exemple. En se renfermant sur eux-mêmes, les Américains tournent-ils donc le dos à l’idée d’hégémonie ?

Donald Trump a en tout cas une hégémonie médiatique, mais c’est normal, c’est l’élection. Je pense que son discours s’inscrit dans l’idéologie dominante du moment, c’est-à-dire « moi d’abord », « moi, maintenant, tout de suite, d’abord », sans s’occuper des autres ou penser qu’ils peuvent être utiles.

Ce qu’il veut, c’est une Amérique forte, qui doit être « la plus forte », mais sans  s’occuper de gouverner le monde, l’Amérique latine, etc. Si une idéologie hostile à l’Occident s’installait en Afrique ou en Amérique latine, il ne voudra pas intervenir.

Il y a deux scénarios du pire. Le premier serait que la Chine contrôle Taïwan. Il s’est exprimé en faveur de l’indépendance de Tawaïn, mais fera-t-il la guerre pour Taïwan ? Première question. La deuxième question est de savoir ce qui se passera en cas d’invasion des pays baltes par la Russie, qui s’assurerait ainsi un accès à [son enclave de] Kaliningrad.

L’armée américaine interviendra-t-elle dans ces deux cas ? Je ne le pense pas. Cela pourrait d’ailleurs donner envie à d’autres de le faire à sa place, mais Donald Trump n’interviendra pas, comme, je pense, Barack Obama ne serait pas intervenu.

Comment voyez-vous les relations entre les États-Unis et l’Europe ?

Nous sommes dans une période très particulière, où les Américains, les Chinois et les Russes ont tous un président fort pour les quatre années à venir. Des présidents qui considèrent que l’Europe n’est pas un allié, mais une proie, un gibier, et qu’il faut reprendre tout ce qui est en Europe. Tous les trois ont donc objectivement intérêt à la faiblesse de l’Europe. C’est la première fois que ça arrive. Avant, ce n’était ni le point de vue d’Obama ni celui des Russes. Tous les trois ont donc intérêt à ce que l’Europe se casse.

Et dans le même temps, il y a des élections aux Pays-Bas, en France, en Allemagne, et probablement en Italie.  Ce qui veut dire qu’avant octobre, l’Europe ne sera pas capable de prendre la grande initiative qui est nécessaire aujourd’hui. Aujourd’hui, il faudrait prendre une grande initiative en faveur de l’intégration européenne en matière de défense.

Pourquoi pensez-vous qu’ils pensent comme cela ?

Les autres veulent casser l’Europe, pourquoi ? Parce qu’ils sentent bien qu’à long terme, si l’Europe s’unit, elle deviendra la première puissance du monde. Si l’Europe a un ministre de la Défense, elle sera la première puissance au monde.

Non seulement ça, mais le modèle européen deviendrait une force d’attraction. Quand on dit que les États-Unis ont défini un modèle pour le monde, ce n’est pas juste, il s’agit d’un modèle européen. Le monde ne s’américanise pas, il s’européanise, c’est l’Europe qui est le grand modèle de l’Amérique. Ils ont donc intérêt, à tous points de vue, du point de vue de la puissance douce, de l’économie, de la défense, à affaiblir l’Europe. Ils sont donc très heureux du Brexit. Tant les Russes que les Américains vont souffler sur les braises d’un possible « ital-exit », d’un « frexit ».

Ils voient bien qu’au 21ème siècle, la grande puissance, avec 550 000 à 8 millions d’habitants, le plus haut niveau de vie, la meilleure position géographique, la meilleure attraction des talents, le meilleur niveau culturel, les meilleurs systèmes de santé, c’est l’Europe.

Comment croyez-vous que l’Europe peut réagir à ça tout en ayant des calendriers assez chargés du point de vue électoral ? 

Il faut voir si les institutions fonctionnent indépendamment des calendriers électoraux. Nous sommes à Davos, j’aurais rêvé d’entendre un discours de François Hollande et Angela Merkel qui seraient venus tous les deux et qui auraient dit : « face à Xi Jinping, face à Theresa May, face à Donald Trump, nous affirmons qu’il y a une continuité en Europe et que quelles que soient les élections, nous avons décidé de lancer une Europe de la défense et de la sécurité ensemble ». C’est ça que j’aurais aimé entendre ici à Davos.

De quel genre de leadership avons-nous besoin ? 

Nous avons besoin de leaders qui se souviennent, qui incarnent les dangers d’une fragmentation de l’Europe. L’Europe peut retourner à la guerre, supposons que l’Italie sorte de l’euro, que la France aussi, que l’Allemagne parte dans une autre direction : dans trente ans il y aura une guerre franco-allemande. Il faut se souvenir de ce risque qui existe dans le cas d’une rupture de la construction européenne. Il faut des leaders qui ont le sens du tragique, ce que l’on n’a pas. Il ne faut pas des leaders de temps heureux, ni de la neutralité.

Croyez-vous que l’Europe peut avoir un leader comme Trump ? 

Oui, il peut y avoir un Trump en France avec Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. En Allemagne, ça peut arriver si Angela Merkel n’est plus chancelière ou si elle cède dans la coalition face aux membres de la CSU. En Italie, il peut y avoir Beppe Grillo.

Si on se dirige vers ce scénario de petits Trump surgissant en Europe, craignez-vous que cela accélère le risque de guerre, la désintégration de l’Europe ?

Nous sommes dans une période qui ressemble beaucoup à 1910 où il y a eu une vague de progrès techniques, une grande globalisation et une vague de démocratie…..

Et il y a eu une crise financière, du terrorisme, et on a choisi le protectionnisme et la guerre. Le 20ème siècle aurait pu être un siècle très heureux, tout était réuni pour qu’il soit heureux. Au lieu de cela, on a eu deux guerres mondiales, de la barbarie jusqu’en 1989. Ca fait seulement 25 ans qu’on est sortis des erreurs de 1910 et on peut faire les mêmes aujourd’hui. On a tout pour avoir un 21ème siècle très heureux : progrès techniques, augmentation des classes moyennes, demande de démocratie partout dans le monde, naissance d’États stables, tout est en place mais en même temps on peut partir vers le pire, c’est même à mon avis vraisemblable

Est-ce qu’on part vers le pire ? 

Oui, la seule chose qui est différente de 1910 et qui est positif c’est qu’à cette époque les peuples voulaient la guerre en Europe : les Français, les Anglais, les Allemands, tout le monde voulait la guerre, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Dans votre livre, vous parlez de neuf grandes puissances. On a le G20 donc on est dans une autre dialectique, mais dans ces neuf puissances vous voyez l’UE comme une grande puissance possible.

Les grandes puissances de demain restent la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, les États-Unis, le Nigéria et l’Indonésie. Le G20 pour moi c’est une photo et rien d’autre, ça n’existe pas. Dès le premier G20 j’avais dit « il faut écrire le G vain ». Maintenant, l’Europe est la plus grande puissance du monde, elle est la seule à ne pas le savoir et la seule à ne pas le vouloir. Les Suisses ont fait ça : créer un État du bas vers le haut, mais en général un État est créé par un conquérant : la Russie c’est un conquérant, la Chine aussi, les États-Unis aussi. Les puissances sont toujours créées par un conquérant. Là, on essaie de créer un pays du bas vers le haut, ce que les Suisses ont fait en trois siècles. Ils se sont unis progressivement face à des ennemis. Nous pouvons nous unir, un peu comme les Suisses, face à nos ennemis. C’est pour ça que la menace extérieure est une bonne nouvelle parce que ça va nous forcer à nous unir. Ce qu’il faut faire crève les yeux : il faut faire une Europe de la défense, de la sécurité, qui gère la politique des frontières, qui gère le problème des migrants, qui gère la menace terroriste et qui se prépare à prendre le relais du retrait américain de l’OTAN.

Est-ce que la démocratie est en crise aujourd’hui dans l’Europe et dans le monde ? 

Les pays les plus efficaces ne sont pas les démocraties à l’heure où nous parlons. Les trois gouvernements les plus efficaces sont le chinois, le russe et le Vatican.  Mais ce ne sont pas des démocraties.

Deuxièmement, il y a un grand ennemi de la démocratie en ce moment : le marché devient mondial et la démocratie reste locale. On a donc toutes les conséquences d’un marché tout puissant qui rend la démocratie dérisoire et les citoyens s’en rendent bien compte. Il y a huit milliardaires qui ont une fortune supérieure à 40 % de la population de la planète et le peuple est amené par toute une série de contraintes ou de persuasion à voter en faveur de l’intérêt des milliardaires, ce qui vient de se passer aux États-Unis. Ce n’est pas nouveau, ce n’est pas exceptionnel. Tous les résultats des élections sont les votes en fonction de l’intérêt des plus riches. Ça discrédite la démocratie qui a perdu son pouvoir.

La seule solution c’est aller vers le haut, qu’on me dise pas que ce n’est pas possible d’aller vers le haut, c’est possible. Et qu’on ne me dise pas qu’une gouvernance mondiale c’est impossible, on essaye de le faire, la COP21 en est un exemple. Il y a des domaines où il y a une gouvernance mondiale, où il y a une instance mondiale qui décide avec une extrême puissance partout dans le monde. Prenez la FIFA pour le football, elle gouverne le football dans le monde entier. Pourquoi quelque chose qu’on fait pour un sujet aussi important que le football, on ne pourrait pas le faire pour des sujets moins importants comme l’égalité fiscale ou l’harmonisation fiscale, la lutte contre le trafic ou la prostitution.

Vous envisagez ça par thématiques, ou envisagez-vous une gouvernance mondiale ? 

Non, il faut que ça soit par thématiques. C’est un peu comme la construction de l’État au Moyen-âge : des corporations se sont mis ensemble pour gouverner leurs corporations et puis ensuite les corporations ensemble ont formé l’État. En Europe c’est comme ça que ça s’est fait. Dans le secteur bancaire, il y a Bâle qui règne, il y a énormément de secteurs où il y a des normes mondiales, il n’y a simplement pas de cohérence d’ensemble. Même sur la fiscalité, l’OCDE fait un travail formidable. L’OCDE et la Commission européenne font un très bon travail d’harmonisation. On peut donc y parvenir, ce n’est pas hors de portée.

Quel est votre souhait à l’aube d’une année très difficile ? 

Pour que ça réussisse à l’échelle mondiale il faut d’abord que ça n’échoue pas à l’échelle européenne. Car si on n’est pas capables de le faire à l’échelle européenne, on ne le fera jamais à l’échelle mondiale. L’Europe doit être un modèle. Mon souhait pour 2017 c’est d’abord que l’Europe tienne le coup et que malgré l’absence de leader, on avance de façon crédible vers une Europe de la défense et de la sécurité qui à mon avis est la clé de la survie de l’Europe et de la paix.

On aurait dû commencer par ça, non ?  

On ne pouvait pas car on avait le parapluie américain et les Allemands étaient trop près de la guerre et ne voulait pas avoir une armée, à juste titre. Aujourd’hui, personne ne remet en cause la démocratie allemande et les Américains sont plus là, donc il faut absolument l’avoir.

Jacques Attali est un économiste, écrivain, conseiller politique et haut fonctionnaire français. Il a notamment conseillé François Mitterrand et Nicolas Sarkozy. De 1991 à 1993, il a également été le  premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Il a été interviewé par EurActiv à l’occasion du Forum économique mondial de Davos.

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Ein professioneller Störenfried im Pentagon

Als Lösung empfehlen die US-Autoren, sich Sokrates zum Vorbild zu nehmen. Der unbequeme Zausel lebte im vierten Jahrhundert vor Christus in Athen. Statt seine Ideen aufzuschreiben, sprach er lieber mit so gut wie jedem auf der Straße, legte sich ständig mit den Mächtigen an und wurde schließlich wegen Gottlosigkeit zum Tode verurteilt. Also: voller Mut zum Risiko. « Die Philosophie muss mehr raus. Das Sonnenlicht wird ihr gut tun », schreibt Frodeman. Das sei bitter nötig, denn auch der Markplatz sei in einem ziemlich baufälligen Zustand, und die Themen lägen förmlich auf der Straße – ob es um autonome Killerroboter gehe, Privatsphäre im digitalen Zeitalter, den Klimawandel, die Neudefinition von Freundschaft im Internet, die Weiterentwicklung des Menschen mittels Biotechnologie.

Der Militärjournalist Franz-Stefan Gady schlägt sogar vor, einen Philosophen vom Schlage Sokrates ins Pentagon zu schicken. Ein « Philosopher in Chief » wäre nützlich, argumentiert Gady, um als « professioneller Störenfried » ständig die Arbeit der Militärs zu hinterfragen und sie mit elementaren Fragen zu bombardieren: « Was ist das Militär? » oder « Was heißt Sieg? »

« Philosophy on the fly »

« Klarerweise wäre jetzt die Stunde der Philosophen », sagt Thomas Vašek, Chefredakteur der Philosophie-Zeitschrift Hohe Luft. « Schon das Wort des Jahres, ‘postfaktisch’, ist doch in philosophischer Hinsicht ein hochproblematischer Begriff. » Gerade in der aufgeheizten Stimmung vermisse er eine mahnende Stimme. Das von ihm gegründete Magazin hat kürzlich ein « Philosophisches Manifest » veröffentlicht. Die Forderungen: Philosophen sollen wieder Vorbilder sein, nicht mehr wie eine abgehobene Elite daherkommen und endlich die Digitalisierung ernst nehmen. « Das wurde zum Teil als Weckruf verstanden », sagt Vašek. Von den Universitäten erwartet er dennoch wenig. « Im akademischen System denken manche Leute, bevor sie nicht habilitiert sind, dürfen sie gar nichts sagen. » Größere Hoffnung als auf die « alten Autoritäten » setzt Vašek auf die Jungen, Denker außerhalb des akademischen Systems.

Frodeman und Briggle nennen diesen Zirkel die « neue Republik der Gelehrten », in Anlehnung an die Gemeinschaft der europäischen Wissenschaftler im 17. und 18. Jahrhundert. Zu diesem informellen Netzwerk zählen sie Geschäftsleute, Wissenschaftler, Ingenieure und Futuristen. Leute, die eher in Forschungseinrichtungen von Google oder Apple arbeiten statt an Universitäten, und eine « Philosophy on the Fly » betreiben, ein Ad-Hoc-Philosophieren an konkreten Problemen.

Der Stoizismus erlebt eine Renaissance – kein gutes Zeichen

Die Richtung dieser neuen Philosophie ist allerdings manchmal merkwürdig. Eine Denkschule, die momentan vor allem im Silicon Valley ein Comeback erlebt, ist der Stoizismus. Dessen antike Erfinder predigten sinnliche Enthaltsamkeit, Selbstkontrolle und die Unempfindlichkeit gegenüber äußeren Rückschlägen. Einer der berühmtesten Stoiker, der römische Kaiser Mark Aurel, soll sich jeden Morgen vorgestellt haben, was ihm heute alles Übles zustoßen könnte, um die seelischen Schmerzen im Vorfeld auszumerzen. Heute erlebt die antike Philosophie ein Revival, der US-Unternehmer und Autor Ryan Holiday beschreibt den Stoizismus als « Life-Hack », also als praktische Lebenshilfe, um Dinge zu akzeptieren, die man nicht verändern kann. Sein Buch « The Obstacle is the Way » verkaufte sich hunderttausendfach. Auch Google soll schon Seminare über die Denkschule für seine Mitarbeiter abgehalten haben. Silicon-Valley-Guru Tim Ferriss nennt den Stoizismus ein « perfektes Betriebssystem, um in einer hochstressigen Umgebung aufzublühen ».

Der zweite große Vordenker des Stoizismus ist Epiktet, ein römischer Sklave, der darüber schrieb, wie man sein auferlegtes Schicksal innerlich am besten akzeptieren kann. Angesichts der Renaissance der Ideen nannte die Philosophin Sandy Grant von der Cambridge University den Stoizismus kürzlich in einem Interview « eine Philosophie für eine Zeit der Sklaven » und « vielleicht das letzte, was wir brauchen ». Wenn man Dinge für außerhalb seiner Kontrolle halte, lehne man sich auch nicht dagegen auf, argumentiert Grant. Gerade in einer Zeit der Ungerechtigkeit und Unterdrückung sei es aber nötig, gemeinsam zu handeln – selbst wenn die Dinge zunächst unabänderlich scheinen. Die Umstände so akzeptieren wie sie sind, hat politisch jedenfalls noch nie etwas verändert.

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