LES FRERES INCOMPRIS

 Voici le texte d’une conférence donnée par le Professeur W. Frey à                                   l’occasion du 10ème anniversaire du Comité de Jumelage de Kriftel                                   (petite ville de Hesse rhénane en Allemagne, jumelée avec la commune                            d’Airaines, France, département de la Somme).  Il y présente, en une grande fresque passionnante, l’histoire de la  constitution des deux grandes nations européennes que sont  l’Allemagne et la France et de leurs relations souvent orageuses.

Conférence donnée pour le 10ème anniversaire du Comité de Jumelage

(Kriftel-Airaines) – Texte révisé en 2016 :

Un vrai Allemand ne peut souffrir le FrançoisMais son vin, il le boit avec plaisir“.

Voilà les paroles que Johann Wolfgang Goethe met dans la bouche d’un buveur dans le caveau Auerbach à Leipzig en réponse au diable qui, sous les traits de Méphistophélès, vient de lui proposer de boire un verre de vin de son choix. Rarement les paroles d’un étudiant ivrogne qui, peu de temps après, en compagnie de ses camarades d’études, dira se sentir « aussi bien dans sa peau qu’un cannibale, repu comme un porc », auront connu une telle notoriété. On en a fait une vraie référence classique, car Faust a été lu et regardé d’une façon non critique et donc le plus souvent superficielle comme l’œuvre poétique de référence en Allemagne. La subtile pointe d’ironie critique du Conseiller Goethe, magistral ici comme ailleurs, a souvent été négligée et la phrase a été comprise, surtout à partir de la fin du 19ème siècle, comme l’expression de l’âme allemande authentique. Celle-ci, occupée à la recherche d’un plaisir épicurien insouciant, a fait sienne cette vision de la relation entre Allemands et Français. « Le Français » était considéré comme l’ennemi héréditaire, et seul pouvait être un bon Allemand quiconque se gardait autant que possible de tout ce qui est mauvais, étranger et français et qui haïssait les Français.

Révolution Française et début du XIXème Siècle

Le fait qu’une formule critique ait été aussi mal comprise et ait pu devenir proverbiale s’expliquait dans un contexte particulier : Goethe, son auteur, évidemment ironique, (tous les observateurs n’étant pas prêts à le reconnaître) s’appropriait un état d’esprit répandu à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle surtout dans la bourgeoisie cultivée et dans la noblesse, et donc largement partagé. Dans la mémoire collective, souvent manipulée par des esprits intéressés, c’est de France qu’au cours des deux siècles précédents, était venu tout le mal.

La France était le pays d’Europe qui avait tiré le plus d’avantages de la désastreuse guerre de religion ayant sévi durant trente ans et pour l’essentiel en territoire allemand. Elle était devenue une puissance de premier plan, grande, forte, y compris au plan culturel, et elle avait exploité la nouvelle situation au mieux de ses intérêts, comme le font toutes les puissances aujourd’hui encore. Sous Louis XIV, grâce à une astuce juridique (i.e. : politique de « réunion » dans la tradition des « récupérations ») et grâce à des actions militaires au cours desquelles tous les territoires allemands sur la rive gauche du Rhin, et d’autres également sur la rive droite, eurent à subir le pire, elle avait repoussé ses frontières vers l’est bien au-delà de sa frontière linguistique.

En 1789 s’était déclenché en France ce que, plus tard, la majorité des Allemands ressentira comme une révolution athée, précipitant dans une profonde crise politique, sociale et intellectuelle les pays allemands, (j’utilise cette formule imprécise car l’Empire allemand à cette date incluait évidemment les Pays de l’Autriche-Hongrie, y compris la Bohême et la Moravie). C’est de France que, suite à la Révolution, d’abord sans Napoléon puis avec lui, les armées avaient pris la route de l’est et qu’elles avaient donné le coup de grâce à ce cher « Saint Empire Romain Germanique », vieux d’environ mille ans, et qu’elles y avaient complètement bouleversé les relations de pouvoir. (Qui se souvient encore aujourd’hui en Allemagne qu’en 1803, lorsque, comme Mme de Staël, dont nous reparlerons plus loin, on entrait en Allemagne en venant de l’ouest, on franchissait la frontière par exemple à proximité de Mayence, c’est-à-dire sur le Rhin ?)

La France, au 19ème siècle, avait connu les fractures et les conflits nombreux inhérents aux périodes de bouleversements historiques ; le Second Empire sous Napoléon III était devenu une monarchie militaire autoritaire. A la suite de la Révolution et du règne de Napoléon Ier, s’était imposée une idée de l’Etat de droit qui servit de modèle à d’autres nations, y compris aux nations allemandes rassemblées dans le cadre de « la petite Allemagne ». Mais ceci ne se fit pas sans de grandes difficultés, car l’Etat de droit démocratique subit les calomnies des monarchistes de toutes sortes, puis les dénonciations des nationalistes qui le présentaient volontiers comme dégénéré, comme « le mal français » et donc comme absolument « non allemand ».

Et en raison de toutes ces expériences négatives, réelles ou présentées comme telles, (c’est toujours affaire de point de vue : les jacobins allemands et les premiers démocrates, par exemple, ne voyaient pas d’un si mauvais œil les acquis juridiques et politiques introduits en Allemagne grâce à la domination napoléonienne ou tout au moins rendus possibles par elle), donc en raison de tout cet empilement de souvenirs souvent déformés et de préjugés devenus indéracinables, on imaginait que la citation du Faust de Goethe – n’oublions pas qu’elle est mise dans la bouche d’un habitué de l’auberge qui n’est plus tout à fait à jeun – constituait un résumé authentique de la pensée du Prince des Poètes déclarant les relations franco-allemandes définitivement impossibles.

En France, on se disait avoir fait des expériences semblables avec le voisin de l’est et les voir sans cesse se répéter. Il reste que ces expériences et les jugements et préjugés qui en découlent, y apparurent de nombreuses décennies plus tard ; elles sont ainsi relativement faciles à réviser.

XIXème Siècle – Guerre de 1870 – Unification du Reich

En France par exemple, on avait ressenti les acquisitions de l’époque de Louis XIV ainsi que l’élargissement des frontières qui en est résulté au cours des deux siècles suivants, comme fort anciennes et donc comme naturelles. Au milieu du 19ème siècle, les tentatives souvent victorieuses de Napoléon III de rendre à la France son statut de grande puissance européenne (que l’on se souvienne de la guerre de Crimée et de la réussite de sa politique menée en Italie contre l’Autriche), et dans le même temps l’extension du territoire français grâce à l’acquisition de nouvelles colonies, semblaient confirmer et renforcer cette impression. Les revers des années soixante incitèrent ensuite le souverain français à jouer à son tour la carte antiallemande et à chercher le conflit avec « l’ennemi héréditaire ».

Les causes immédiates de la guerre franco-allemande de 1870/71 sont quelque peu embrouillées : il s’agissait de la succession au trône d’Espagne proposée à un prince de la famille des Hohenzollern, ce que la France, craignant une situation délicate comme au 16ème siècle, ne voulait ni ne pouvait accepter. Mais on peut dire que la France ne voulut pas éviter cette guerre et que Bismarck voulut la provoquer, grâce à la fameuse dépêche d’Ems, pour des raisons de politique intérieure et dans le but de réaliser l’unité du Reich.

Le résultat en est connu, il fut pour de nombreux Français un traumatisme à l’intérieur et à l’extérieur.

Sur le plan intérieur, parce que le passage de la Monarchie à la République ne put se réaliser qu’après de grandes confrontations trouvant leur apogée dans le soulèvement de la Commune de Paris, réprimé dans le sang par les troupes de la République. Cet évènement représenta une lourde hypothèque pour la politique intérieure qui, pendant des décennies, fut soumise à de fortes tensions.

Sur le plan extérieur, non seulement parce que la Prusse victorieuse et ses alliés du sud de l’Allemagne proclamèrent le nouveau Reich allemand dans la Galerie des Glaces à Versailles, cérémonie humiliante pour l’ensemble des Français, non seulement parce qu’ils exigèrent des vaincus la somme énorme de 5 milliards de francs de réparations, mais surtout parce que la Prusse annexa la Lorraine et l’Alsace. En y menant une politique de colonisation ressentie comme brutale et arrogante par la population, germanophone en majorité, elle réussit à rendre cette dernière étrangère à sa propre tradition et à lui faire considérer la France comme sa patrie perdue.

Ceci eut une double conséquence.

D’abord, dans le Deuxième Reich allemand ainsi créé, toute tendance démocratique radicale ou même seulement de « gauche » telle qu’elle allait bientôt s’organiser en force politique dans la social-démocratie, pouvait être stigmatisée et dénoncée comme dangereuse pour l‘Etat, par référence au soulèvement de la Commune de Paris, et en plus, comme « non allemande ». Les lois antisocialistes et les poursuites engagées à l’encontre de la social-démocratie en furent les conséquences. Elles allaient être pour longtemps la marque de la politique allemande.

L’autre conséquence est qu’au cours des quatre décennies suivantes de grande instabilité politique intérieure et extérieure en France, toutes les forces politiques françaises, par ailleurs tellement divergentes, étaient d’accord et disposées à s’engager pour reconquérir les territoires de l’Alsace et de la Lorraine annexés par l’Allemagne. On pensait en Allemagne de façon unanime que ces territoires qui avaient été allemands (ceci n’était pas faux), venaient d’être récupérés. Mais en France, comme on l’a montré, on les considérait comme français depuis toujours. Je n’ai pas besoin d’expliquer plus en détail que de telles aspirations contradictoires entre la France et l‘Allemagne cachaient un très grand nombre de conflits potentiels. Il faut noter que, sous le règne des Empereurs Hohenzollern, le 2 septembre, on célébrait tous les ans et avec beaucoup d’émotion, l’ « Anniversaire de Sedan », c’est à dire la capitulation des armées françaises en 1870 ; cette victoire avait rendu possible l’unité allemande et la supériorité allemande semblait dès lors définitive. En France par contre, dans toute ville d’une certaine importance, il y eut un sursaut de fierté nationale pour rebaptiser rue ou avenue d’Alsace-Lorraine une voie importante; ceci peut se vérifier aujourd’hui encore, car, après la 1ère Guerre Mondiale, à la suite de la reconquête de ces régions et de leurs populations plus que traumatisées par les changements successifs, les rues et les avenues gardèrent leur nom pour rappeler à la mémoire les pertes antérieures et la victoire désormais acquise.

La Première Guerre Mondiale

Et voilà, le sujet suivant est lancé : La Première Guerre Mondiale.

Selon le mot célèbre, souvent cité, du Premier Ministre anglais Lloyd George, les nations européennes auraient été plus ou moins « entraînées » dans cette guerre qui coûta des millions de vies humaines. De nombreux hommes politiques et aussi des historiens ont pu longtemps se laisser aller à utiliser ce mot. En 1958 encore, l’historien Golo Mann écrivait que le déclenchement de ce carnage « avait été pour une part quelque chose de spontané », non sans ajouter, avec une pointe d’ironie fort à propos, que tous les acteurs se croyaient dans leur bon droit, que tous se sentaient agressés et victimes et que tous trouvaient « très bien d’être agressés ». Le jeune historien Fritz Fischer, jeune par comparaison avec Golo Mann, fut longtemps contesté en raison de la thèse dans laquelle il démontre que la puissance ayant poussé au conflit est d’abord l’Empire Allemand dans sa « Marche vers la puissance mondiale ». En France comme en Allemagne, l’Alsace-Lorraine n’était pas le seul et unique enjeu, mais un enjeu tout de même car elle était devenue un symbole ; c’est ce qu’écrivait le grand philosophe Max Scheler dans un livre paru en 1915 portant le titre caractéristique : Le bon Génie de la guerre et la guerre allemande. Il écrivait, non sans une certaine arrogance euro-allemande : « Cette guerre est juste, d’abord […] parce que c’est une guerre tout à fait politique, elle n’a pas d’abord des causes économiques, comme certaines des dernières guerres coloniales, c’est une guerre pour le pouvoir au centre du monde‚ et même au centre du centre du monde, une guerre pour l’hégémonie en Europe. Elle est juste car en même temps, derrière les puissances en conflit, il y a des formes de civilisations tout à fait spécifiques et fortes qui se sont affirmées au cours de l’Histoire ».

Je vais brièvement examiner ces propos qui montrent que le conflit d’intérêts, devenu historique, et l’opposition qui en découle entre les deux pays-frères européens au 19ème et au début du 20ème siècle, ont engendré de façon artificielle un conflit pour savoir qui des deux détenait la meilleure éthique et une lutte d’ordre quasiment religieux, ceci dans les deux camps.

Je n’insisterai pas sur le fait qu’à cette époque on en avait assez de la paix, ce qui se ressentait également en littérature et dans l’art au tournant du siècle. Des jeunes gens de nombreuses nations européennes envisageaient la guerre comme une vraie délivrance. Ceci se vérifie dans les mémoires de Carl Zuckmayer, originaire de Hesse rhénane. August Macke et Franz Marc, peintres célèbres et à l’avenir prometteur, ou encore Ernst Stadler, spécialiste de l’allemand du Moyen Âge et poète, en sont des exemples suffisamment parlants. Ils sont partis volontaires et enthousiastes à la guerre, et là, très vite, ils ont laissé d’abord leurs illusions puis la vie.

La guerre fut un déchirement douloureux pour un jeune homme, né d’une mère du sud de la France et d’un père souabe qui grandit dans les deux pays et les deux cultures. Je veux me servir de l’exemple de cet homme de science et homme politique (NdT : Carlo Schmid) ayant joué dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre un rôle important à l’Université de Francfort sur le Main et au niveau politique en tant que corédacteur de la Loi Fondamentale (NdT = Constitution de la République Fédérale) et dans les milieux politiques de Bonn.

Dans ses Mémoires, il écrit ceci sur la période précédant le déclenchement de la guerre :

« Dans ces années-là, l’uniforme avait un prestige qu’il ne retrouvera plus jamais en Allemagne. A la fête de fin d’année du lycée, les pères, officiers de réserve, se montraient avec tout leur harnachement rutilant, y compris la fourragère, l’épée et le casque. Dans chaque localité, il y avait une association d’anciens combattants qui, pour l’Anniversaire de Sedan, se rendaient en rang à l’église, vêtus de la redingote et du haut-de-forme, la canne et le parapluie à l’épaule comme une épée, les médailles cliquetantes sur la poitrine.

A l’école, c’est le même état d’esprit qui nous était transmis. Il était quasi impossible de ne pas adhérer au Flottenverein (NdT : initiative de l’Empereur Guillaume II pour financer la flotte de guerre) qui nous offrait tous les ans un calendrier et proposait des conférences avec projections d’où il ressortait que l’avenir de l’Allemagne se trouvait sur l’eau. […] Dans le calendrier, on pouvait lire que l’Angleterre nous contestait notre place au soleil et, dans les calendriers des Missions qui ne se présentaient pas de manière très différente, on lisait que, pour nos colonies, un indigène baptisé valait mieux que cent adorateurs des faux dieux.

Mais ceci n’était rien en comparaison de l’enthousiasme suscité par le ballon dirigeable, qui se manifestait tout particulièrement dans le pays du Comte Zeppelin, donc en Wurtemberg. […] Le Comte Zeppelin et son ballon dirigeable devinrent les symboles de la puissance créatrice allemande, capable de supplanter la loi de la gravité universelle elle-même […] ».

Ce jeune homme passa le baccalauréat au printemps 1914 et voulut descendre le Danube avec ses amis depuis Passau jusqu’à l’embouchure. L’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 empêcha les amis de réaliser leur projet. Certes, ils se mirent en route, d’abord pour Bamberg afin de s’y recueillir devant la cathédrale et le Cavalier Blanc, puis vers Nuremberg, la ville d’Albrecht Dürer et de Hans Sachs.

Dès Bamberg, ils virent partout des préparatifs de guerre. A Nuremberg, ils apprirent que l’Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie. Ils décidèrent de rentrer. L‘auteur raconte :

« Le train pour Stuttgart était plein comme une boîte de sardines, le chaos sur le quai indescriptible : des réservistes se rendant à la caserne, des vacanciers rentrant prématurément, des étrangers en route pour l’ouest […] Il y avait un grand désordre mais pas de panique, et les soldats ne manifestaient aucune excitation et surtout aucun accablement. Ils semblaient plutôt satisfaits du changement que la nouvelle situation générait. Et puis après tout, la guerre, pourquoi pas ? Ils chantaient : « Nous aurons la victoire, nous allons battre la France ».

De la Triple-Alliance et de l’Entente Cordiale nous savions seulement que ces deux accords existaient, mais personne parmi nous n’avait la moindre idée de leurs clauses. Pourquoi donc des nations non concernées devraient-elles s’engager dans la guerre lorsque l’Autriche-Hongrie exigeait de la Serbie des garanties raisonnables et que, pour appuyer ses exigences, elle exerçait une pression militaire ? Pourquoi donc les Russes devraient-ils entrer en guerre contre l’Autriche-Hongrie pour empêcher une action contre des assassins pour lesquels le Tsar ne pouvait sûrement pas avoir la moindre sympathie ? Pourquoi les Français devraient-ils nous déclarer la guerre pour Sarajevo, et même les Britanniques ? Les Empereurs, les Rois et les Présidents ne sont pas des brutes inconscientes!

Et c’est le pire de tous les scénarios qui se produisit ».

Je ne sais pas si le bachelier qu’était Carlo Schmid avait une pensée aussi nuancée. Peut-être Carlo Schmid, l’homme politique chenu et avisé, Professeur de Sciences Politiques, a-t-il ajouté à son texte quelques-unes de ses propres réflexions. Mais sa description de la situation de l’été 1914 est certainement exacte. Et il est certainement très exact que, comme beaucoup d’autres qui n’étaient pas encore en âge d’être incorporés, il voulait être présent à cet évènement monstrueux qu’est la guerre, craignant seulement qu’elle puisse être terminée avant d’avoir pu participer aux combats. Mais dans quel camp devait-il combattre? « Né de père allemand, il était Allemand; fils d’une mère française et né en France, il était Français ». Son père le laissa libre de choisir et aurait préféré le savoir en sécurité en Suisse. Sa mère exprima un avis plus tranché, et sans doute son cœur se mit-il à battre à ce moment-là plus vite et plus fort que d’habitude :

« L’Allemagne est le pays de ton père et comme tu as accepté l’hospitalité de ce pays, c’est ta patrie, et cela aussi longtemps que tu ne l’auras pas reniée. Tu obéiras à son drapeau. La France est le pays de ta mère; une fois ta décision prise, tu devras continuer à respecter ce pays. A l’avenir, nous ne parlerons plus que français entre nous même si tu portes l’uniforme allemand ».

Carlo Schmid est devenu soldat et a survécu à la guerre. Mais les nazis l’avaient exclu de toute fonction et de toute promotion pour « manque de fiabilité philosophique et politique » !

L’idéologie et la Religion au service de la Guerre

Une assez longue digression serait nécessaire pour présenter et expliquer la propagande guerrière dans chaque camp, nous nous contenterons de quelques indications. J’ai déjà évoqué le fait que, pour de nombreux hommes politiques et intellectuels, l’enjeu de cette guerre était l’hégémonie en Europe. Mais il s’agissait aussi de plus que cela, j’y ai déjà fait allusion. En 1915 fut publié un ouvrage en plusieurs tomes dans lequel des scientifiques allemands renommés de presque toutes les spécialités universitaires approuvaient et justifiaient la guerre et les buts de la guerre. Le célèbre juriste Otto von Gierke par exemple, faisait à ses « chers compatriotes » sous le titre Guerre et Civilisation, quelques remontrances : grâce à la guerre, le peuple allemand retrouvait sa propre identité en se débarrassant de toute influence pernicieuse, c’est-à-dire : luttes intestines, aspirations républicaines, « admiration excessive de l‘étranger », admiration pour la Révolution Française, « cosmopolitisme banal », pacifisme, matérialisme, « épicurisme maladif », « frivolité et sensualité », manque de patriotisme. Remarquons au passage tout ce qui, dans cette liste, peut être attribué à l’influence de la France. Il appelle « ce sursaut merveilleux de l’âme allemande‚ un miracle formidable ». Et voilà, dit-il, que le peuple unanime se trouve réuni derrière l’Empereur et les Princes. Et poursuivant sur sa lancée, le Professeur de Droit, d’habitude si réfléchi, se met à parler avec emphase :

« Le Reichstag […] a montré qu’il est l’authentique représentant du peuple ; il a vécu son heure suprême en approuvant à l’unanimité toutes les demandes du gouvernement, les milliards de crédit et les lois d’exception. Avec ses chefs, le peuple unanime s’est dressé. Jamais encore un peuple n’a fait autant corps avec son pays, ne s’est offert avec autant de fidélité, n’a mis avec une confiance absolue son sort entre les mains de ses Princes, de l’Etat-major et de l’administration, comme vient de le faire ce peuple de près de 70 millions d’âmes ! Il n’est apparu aucune différence entre les classes, ni entre les notables et le peuple, ni entre les riches et les pauvres, ni entre les lettrés et les non-lettrés, ni entre les chefs d’entreprise et les ouvriers, ni entre les vieux et les jeunes. Pleins d’allégresse, les hommes mobilisés marchaient derrière leurs drapeaux, et pressés de participer, les non-mobilisés se présentaient spontanément pour être incorporés dans l’armée qui ne pouvait accueillir […] le grand nombre des candidats. Quiconque était trop vieux ou trop jeune ou pas assez robuste pour le métier des armes, cherchait à servir l’armée d’une autre façon et était heureux lorsqu’il réussissait à trouver une place lui donnant l’occasion de contribuer à l’œuvre immense. Et à l’instar des hommes, les femmes acquéraient une stature héroïque et cherchaient à les égaler par leur dévouement joyeux et leur enthousiasme patriotique ».

Je m’interromps ici pour aborder ce que von Gierke envisage comme la conséquence nécessaire de cet enthousiasme et de cet état d’esprit nationalistes, à savoir la victoire. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est convaincu qu’elle sera obtenue rapidement :

« Nous voulons vaincre et nous vaincrons et, si nous restons fidèles à nous-mêmes, nous obtiendrons une victoire totale qui mettra dans nos mains le destin de l’Europe. […] La France, en décomposition interne déjà ancienne et en déchéance morale, perdra pour toujours l’envie de crier vengeance et de jeter un œil envieux sur notre frontière de l’ouest. […]

La civilisation allemande rayonnera depuis le centre de notre continent, ceci ne fait pas l’ombre d’un doute. […] Car la supériorité de la civilisation allemande en pleine force de sa jeunesse n’est que trop manifeste comparée à la civilisation vieillissante des Français ».

Les larmes versées sur la décadence des mœurs dans l’Allemagne d’avant-guerre, la bravade inconsciente et le souhait d’hégémonie de l’Allemagne ne sont pas le fait des seuls cercles scientifiques. Les Eglises elles-mêmes et leurs représentants prennent place dans la cohorte de ceux qui approuvent et justifient la guerre… Voici la complainte de l’Evêque Michael von Faulhaber : « La moralité de notre peuple se mettait à l’heure de Paris » ; il condamne la « mode féminine singée sur celle des ‘coquettes’ françaises comme tout à la fois absurde et non allemande ». Wilhelm von Keppler, Evêque de Rottenburg, déplore « les tentatives criminelles de contaminer le caractère allemand en utilisant les modèles et les modes de l’étranger, en introduisant une littérature étrangère empoisonnée, en imitant de façon indigne les sottises artistiques d‘ailleurs […] Refoulez hors de nos frontières les lettreux, les artistes, les journalistes qui, pour de l’argent, polluent le modèle allemand, polluent la morale allemande, empoisonnent l’Allemagne ». Pour quelques auteurs de l’Eglise catholique, Guillaume II devient maintenant « le Vicaire de Dieu », « il est l’interprète de la volonté de Dieu, … un prophète de confiance, un messager fidèle, une représentation aimable de la volonté de puissance divine ». Et il n’y a dès lors plus beaucoup de chemin à faire pour déclarer que la guerre contre la France est celle que mène le Ciel contre l’Enfer. Un auteur va jusqu’à proférer de manière blasphématoire : « Dieu s’est dressé de son trône, il a soulevé sa chausse étincelante et l’a posée sur la France à en faire craquer les roches. Et tout à coup s’est élevée une rumeur, très loin, à l’horizon, comme un grand fleuve : c’étaient les armées de l’Allemagne ». Et pour ce qui est de la guerre, le prêche restait souvent vague sur le fond mais n’en était pas moins facile à comprendre. En 1915, H. Wolf écrivait dans sa brochure L’heure de notre peuple :

« Oui, la domination de l’Univers par notre cher peuple allemand doit faire advenir l’Eucharistie […], et grâce à la force donnée par cette nourriture s’établira pour toujours la magnificence (Winfried Frey : allusion à celle du nouveau Reich allemand), solide et fidèle. J’ai devant les yeux une image magnifique. Je vois un Empereur, vieillard superbe aux cheveux argentés, très éprouvé mais d’une grandeur majestueuse (WF : ceci est une évocation de l’Empereur d‘Autriche François-Joseph, déjà âgé à ce moment-là), et à ses côtés un monarque robuste et bronzé dans la force de l’âge (WF : il faut voir ici Guillaume II), je les vois trôner au-dessus de leurs peuples vivant dans la félicité et entre eux deux, dans la splendeur céleste, une forme blanche aérienne, c’est le Dieu de l’Eucharistie, l’Empereur de l’Univers (WF : ceci afin de ne pas oublier que c’est la France qui est visée). Oui, si cette Triple-Alliance existe, si ces trois Empereurs commandent à leurs peuples, l’Empereur céleste et les deux souverains sur terre sous la protection du Seigneur, alors : Oui, patrie bien aimée, tu peux être rassurée, la garde sur le Rhin est sûre et fidèle ».

La représentation chrétienne d’un Dieu en trois personnes a rarement été manipulée de façon aussi éhontée !

Evidemment du côté français, il y eut des accents comparables. De la nation française qui, au niveau social et économique, n’était pas moins divisée que la nation allemande au début de la guerre, le Président Poincaré réclamait une Union sacrée du peuple qui bien sûr n’avait pas plus de consistance que la griserie unitaire en Allemagne. En avril 1915 parut en France un texte à l’édition duquel participèrent entre autres des Cardinaux et Evêques français : La Guerre Allemande et le Catholicisme. Dans ce livre était formulée l’accusation selon laquelle l’Allemagne menait cette guerre pour anéantir le catholicisme et le christianisme ; ainsi la religion était-elle mise au service de la propagande guerrière dans cette France qui, d’une façon habituelle, se veut très laïque. Bien entendu, ce texte polémique ne laissa pas sans réaction les Evêques catholiques d’Allemagne qui portèrent même plainte auprès du Pape. Ce dernier les exhorta à l’Amour et à la Paix, que pouvait-il faire de mieux? Il faut savoir que le 2ème Reich allemand, dans ses acteurs et dans ses actes postérieurs à 1871, se voulait et s’affichait comme un Empire au Protestantisme revendiqué, avec la volonté aussi de se démarquer de l’Empire des Habsbourg essentiellement catholique (la Cathédrale protestante de Berlin fut conçue pour être le pôle opposé à la Cathédrale Saint Pierre de Rome). Ce mélange de nationalisme et de protestantisme avait été la cause de tensions notables avec les catholiques du sud et de l’ouest de l’Allemagne. Ce fut le cas tout particulièrement après les lois contre les « Ultramontains », donc contre les forces à l’intérieur du Reich, dont on disait que le sentiment national ou patriotique était tiède et qu’elles prenaient leurs ordres à Rome. On ne cessait de dénoncer chez les catholiques leur sentiment national suspect et ceci, par réaction, peut expliquer au moins un peu la poussée de nationalisme dans les prêches et les écrits catholiques sur la guerre.

L’Entre-Deux-Guerres

Abrégeons!

Nous savons comment cette guerre s’est terminée. Les deux pays-frères n’en étaient désormais que d’autant plus ennemis l’un de l’autre ; ils furent secoués par de violentes crises au cours des deux décennies suivantes même si, cette fois, c’est la France victorieuse, mais tout autant affaiblie par la guerre, qui initia la politique d’occupation et de réparations, avec le même résultat que 50 ans plus tôt dans l’autre sens : ce fut inefficace sur le plan économique, erroné sur le plan politique et catastrophique au niveau moral. Car désormais les nazis représentèrent très vite la force politique importante en Allemagne et rappelant les tristes épisodes de l’occupation de la Rhénanie, ils purent reprendre à leur compte l’ancienne hostilité et l’utiliser à leurs propres fins. De la même façon, ils se servirent de la religion et de ses préjugés traditionnels, du capitalisme et de ses potentialités économiques ou de l’anticapitalisme et de ses promesses sociales.

La propagande guerrière exercée dans les deux camps résonne elle aussi encore aux oreilles des plus âgés d’entre nous et les plus jeunes l’ont sous les yeux. Les hommes se sont laissés séduire par l’antisémitisme y compris en France, ce fait y est reconnu désormais également avec ses terribles conséquences, même s’il est douloureux pour l’opinion publique française de le dire ouvertement.

Le 8 mai 1945, l’Allemagne était face aux décombres de son histoire et la France, gravement déstabilisée et plus tolérée que traitée à égalité par les alliés vainqueurs, les USA, l’Union Soviétique et la Grande Bretagne, fêtait une amère victoire sur son « ennemi héréditaire ». L’histoire commune, souvent amère, de nos deux pays-frères semblait avoir atteint le plus haut degré d’une haine insurmontable. Bien peu nombreux étaient ceux qui pouvaient imaginer de coexister, sans parler évidemment de vivre ensemble.

Celui qui, en 1945, aurait voulu expliquer aux Allemands ou aux Français ce qui plus tard allait être normal, serait, dans les deux camps, passé pour un rêveur, et ceci avec quelques raisons!

Instantané sur un Jumelage

Puisque nous célébrons aujourd’hui le 10ème anniversaire de l’Association de Jumelage Kriftel-Airaines, laissez-moi évoquer, pour servir d’exemples, deux évènements qui, pour les acteurs, sont de portée très différente mais restent d’un point de vue historique très significatifs. Ils se sont produits les 13 et 14 juillet 2007 à Airaines et à Briquemesnil-Floxicourt près d’Airaines. Celui qui, en 1945, aurait voulu en faire la prophétie aurait sans doute été envoyé en psychiatrie ou même passé à tabac.

Lors de la fête de Jumelage, ma femme et moi-même étions hébergés chez le couple de Marie-France et Jean-Jacques Stoter dont nous avions fait la connaissance l’année précédente lors de leur séjour chez nous. Monsieur Stoter est non seulement Conseiller Général du Département de la Somme, mais aussi Maire de la ville double de Briquemesnil-Floxicourt, dont il se plaît à dire qu’elle compte plus de vaches que d’habitants. Dans la matinée du 14 juillet, à l’occasion de la Fête Nationale, avait lieu une petite cérémonie au Monument aux Morts de la commune. Monsieur Stoter nous invita tous les deux à y participer. Nous faisions donc partie du groupe des quelque 40 citoyens réunis devant le monument et le drapeau français pour faire mémoire des hommes morts à la guerre pour la France dont tous les noms furent lus à haute voix les uns après les autres. Et, en européen convaincu, Monsieur le Maire prit brièvement la parole pour souligner le sens du sacrifice de ces hommes, pour la France et pour l’Europe et signala notre présence comme le signe de la normalisation des relations franco-allemandes tout autant que de l’amitié entre nos deux pays-frères. Et de même que notre présence semblait aller de soi pour toutes les personnes présentes, nous retrouvions ensuite à la Mairie les gens de ce petit village du nord de la France pour parler autour d’un café, d’un gâteau et d’un verre d’eau-de-vie pour les amateurs.

En 1945, une personne habitant un espace compris entre Rostock et Biarritz, aurait-elle pu imaginer une telle scène? Nous savons que la réponse est non!

Et pas plus la cérémonie de la veille au soir à Airaines.

En 1945, en Allemagne, en France, en Europe et même dans le monde entier (voilà que je cède à la grandiloquence), quelqu’un aurait-il pu imaginer que 62 ans plus tard, le Maire d’une petite commune de Hesse, après de nombreux mandats, serait élevé au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, distinction signée par le Président de la République au titre des services rendus pour l’amitié franco-allemande ? Jamais, au grand jamais! Et pourtant, en ce soir d’été, devant la tente blanche plantée sur le terrain de sports d’Airaines, il semblait normal qu’un député français accroche la médaille, impressionnante elle aussi, au revers de la veste de Monsieur Dünte et que les officiels français soient à la parade pour lui rendre un hommage mérité pour son action. Et la population d’Airaines ainsi que les visiteurs de Kriftel y assistaient dans la gaieté et la bonne humeur, applaudissaient et fêtaient ensuite les 25 ans du jumelage avec des grillades, de la bière et du vin, des chansons et un bal, non sans quelques difficultés linguistiques bien sûr, mais comme si cela s’était toujours passé ainsi ou que cela ne pourrait pas se passer autrement.

Les acteurs de la Réconciliation

Il y a bien des gens à qui l’on doit que les choses se soient passées de cette façon! Je me souviens d’une caricature, j’avais alors 14 ou 15 ans, qui montrait Robert Schuman et Konrad Adenauer debout devant une énorme bombe portant l’inscription « Sarre » et tentant de la désamorcer ; nous savons qu’ils y parvinrent. Il faut aussi évoquer le grand Européen que fut Jean Monnet qui, dès 1945, avait eu l’idée d’intégrer l’Allemagne dans la communauté des états occidentaux alors que d’autres, qui allaient bien après se révéler de grands Européens, Charles de Gaulle par exemple, plaidaient pour une division de l’Allemagne en de nombreux petits états et pour le contrôle permanent de la Ruhr. Carlo Schmid, lui aussi, défendit, chez les socio-démocrates allemands, l’idée européenne quand majoritairement, ils étaient encore pour l’option nationale.

On pourrait citer encore le nom de beaucoup de grands hommes politiques, mais ceci pourrait inciter à croire que ce sont les idées émises dans les milieux politiques qui se seraient frayé un chemin jusqu’aux petites gens qui eux, les auraient alors adoptées. C’est pour cela que je veux porter le regard surtout sur le grand nombre de ces « petites gens » qui ont tiré les leçons des terribles évènements vécus pendant les deux guerres mondiales, ces guerres fratricides, et qui, dans de nombreux endroits, dans des organisations et associations multiples, ont travaillé à la réconciliation et à l’amitié entre les deux peuples français et allemand. Ce mouvement qui a œuvré pour la rencontre des Hommes en France et en Allemagne et au-delà dans toute l’Europe, a connu un énorme succès. La preuve en est la présence, à l’entrée de nombreuses localités d’Europe, de panneaux portant la liste des villes et communes jumelles d’Europe, même s’il faut voir sur certains de ces panneaux la volonté de faire nombre plus que la vitalité d’un jumelage.

Méthode

Mais d’autres raisons encore ont rendu possible la réconciliation entre la France et l‘Allemagne.

Permettez-moi de les esquisser dans un tour d’horizon historique. Il ne pourra s’agir que d’une évocation rapide, car nous allons devoir revenir environ 1200 ans en arrière et approfondir un peu certaines étapes.

Au cours de mes travaux universitaires sur l’antijudaïsme et l’antisémitisme dans les textes allemands et les publications qui s’y rapportent, parues au cours des 35 dernières années, je me suis appuyé surtout sur deux méthodes scientifiques, élaborées et mises au point par deux intellectuels français. Ces deux méthodes sont étroitement liées. Je veux vous les présenter succinctement.

L’une d’elles part du fait que les évènements et les évolutions historiques, qu’ils soient néfastes ou bénéfiques, trouvent certes leur origine immédiate dans des êtres, des actions ou des circonstances, mais qu’ils ont également le plus souvent des causes plus profondes, pas toujours présentes à l’esprit des acteurs et pourtant déterminantes. Fernand Braudel, et également Georges Duby ou Jacques Le Goff ont appelé ce phénomène l’histoire de longue durée, c’est à dire l’histoire des idées et des expériences vécues sur une longue période qui sont la base de la pensée et de l’action des hommes.

Ceci est intimement lié au constat, déjà annoncé de façon allusive, que ce ne sont pas seulement les faits qui déterminent l’action des Hommes en tant qu’individus ou êtres socialisés, mais aussi les représentations et les expériences traduites de façon affirmée dans l’histoire, dans les représentations du monde, dans les religions, donc dans les interprétations du monde, et qui de cette manière agissent comme guides pour l’action.

Il n’est pas toujours aisé de penser et de décrire l’histoire de cette façon-là, car, comme on peut facilement l’imaginer, il n’est pas évident de découvrir quels étaient les pensées et les doutes des Hommes des générations antérieures, quels jugements et quels préjugés ils nous ont légués. Mais ce travail est très utile, car il nous permet d’entrer dans les mondes imaginaires permettant seuls d’expliquer quel évènement est devenu historique, et pourquoi lui, alors que ses conséquences déterminent la vie et les actes des générations suivantes à être en harmonie ou en contradiction. Cette façon de comprendre l’histoire est illustrée, de façon exemplaire, par l’œuvre de l’historien français déjà cité, Jacques Le Goff, décédé en 2014.

Charlemagne

Revenons comme promis à l’époque de Charlemagne. Vous avez peut-être été étonnés de m’entendre parler à de nombreuses reprises de peuples frères, de pays-frères, de guerres fratricides. Il est toujours étonnant de constater la réaction de surprise de certains contemporains lorsqu’on leur dit que le mot France en allemand ne dit rien d’autre que « Franken » (Franconie) ou « Frankenreich » (Royaume des Francs), la notion même de France ne leur ayant jamais posé la moindre question jusqu’alors. Ou encore, quand on leur explique que Charlemagne et Karl der Große sont une seule et même personne, considérée dans chacun des deux pays comme l’un des pères de la nation et même de tout l’Occident. Pourtant, il suffit de regarder sur une carte quels pays ont signé les Traités de Rome le 25 mars 1957 et créé ainsi le noyau de l’Europe Unie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, son tracé est fort peu différent de celui du Royaume des Francs de Charlemagne, resté à travers les siècles dans la conscience des peuples comme une représentation de l’Occident, certes de plus en plus lointaine et donc vague, mais tout à fait réelle. Je vais me limiter aujourd’hui aux deux peuples centraux, français et allemand et préciser qu’à l’époque de Charlemagne, il n’y avait ni Français ni Allemands, en dépit des tentatives de certains hommes politiques et historiens nationalistes des deux pays. En langage moderne, l’Empire était composé de nombreuses ethnies ou mieux de nombreuses tribus et au-delà de l’Empire des Francs, sa partie centrale, il englobait aussi les territoires des Saxons, des Bavarois, des Alamans, des Provençaux, des Lombards et quelques marches frontalières. Les langues qui y étaient parlées étaient tout aussi variées, et personne ne peut affirmer que les Francs vivant à l’est de cet empire ou encore les Alamans auraient parlé « allemand » ; les habitants de l’ouest de l’empire ne parlaient pas, eux non plus, le « français ». La langue servant à l’établissement et à la conservation des actes officiels était de toute façon et serait pour de nombreux siècles encore, le latin, que tous les érudits d’Occident utilisèrent de façon toute naturelle pendant toute cette période.

Bientôt pourtant une règle naturelle en usage dans le monde des Francs eut un effet sur le cours des évènements : à la mort d’un souverain, son héritage était habituellement partagé entre ses fils, comme une simple ferme. On comprend facilement que de tels partages, qui dépendaient du nombre des fils susceptibles de gouverner, entraînaient la formation de domaines de taille variable dans des limites plutôt fortuites. Lorsque Charlemagne mourut en 814, parmi ses fils Pépin, Charles, Carloman, Louis, Drogon et Théodoric, seul Louis était encore en vie. Il était né en 778 dans les environs de Poitiers; il hérita du Reich dans sa totalité et entra dans les livres d’histoire sous le nom de Ludwig der Fromme / Louis le Pieux. A sa mort en 840 (à Ingelheim sur le Rhin, Palatinat), trois fils étaient en mesure de régner et l’Empire fut donc partagé en trois. Charles II devint roi de Francie occidentale, Lothaire obtint la partie centrale, c’est lui qui a donné son nom à la Lorraine (= Lothringen) et Louis II devint roi de Francie orientale. Ce n’est que l’historiographie de tendance nationale du 19ème siècle qui lui a donné le nom de « Louis le Germanique ». Au 10ème siècle encore, à l’occasion du traité de Bonn de 921, les deux rois sont désignés comme rex Francorum occidentalium (roi des Francs de l’ouest) et rex Francorum orientalium (roi des Francs de l’est), et non pas par exemple comme roi des Français ou roi des Allemands. Mais autour des souverains et de leurs territoires établis durablement, se développent des caractères permanents et des facteurs identitaires qui accentuent au fil du temps les différences apparues et peuvent être ressentis comme ce qu’on appelle aujourd’hui en sociologie commune une « marque d’identité propre ». Cette évolution se produisit dans l’Empire franc aussi, même si pendant longtemps les peuples eux-mêmes n’en eurent pas conscience, ni non plus les acteurs politiques. Pendant longtemps, il n’était ni prévisible ni évident que des parties variables d’Empire, qui, en fonction de la destinée des rois, se retrouvèrent à plusieurs reprises à nouveau réunies, allaient devenir un jour de façon identifiée l’Allemagne et la France.

Pourtant, il y a un document du 9ème siècle qui porte témoignage de la différence entre le royaume des Francs de l’ouest et celui des Francs de l’est, différence qui se révélera cependant beaucoup plus tard constitutive de l’identité des Français et des Allemands. Pas plus de deux ans après la mort de Louis le Pieux, les rois des deux royaumes francs de l’est et de l’ouest, Louis et Charles, s’allient contre leur frère Lothaire qui est l’Empereur en titre. Dans la ville d’argent, la Civitas argentina, appelée déjà Strazburc dans la langue des Francs de l’est, ils signent un traité d’alliance. Pour que chacune des deux armées des deux royaumes membres de l’Empire, réunies à Strasbourg soit assurée de bien comprendre le texte des Serments, le Roi des Francs de l’ouest, donc Charles, prononça le Serment en franconien de l’est et Louis, le Roi des Francs de l’est le fit en franconien de l’ouest. Etant donné que par la suite les historiens des langues ont réalisé leurs recherches en remontant dans le passé, on peut lire aujourd’hui dans les livres d’histoire que Charles avait prononcé le Serment à Strasbourg en « ancien haut allemand » et Louis en « vieux français ». Pourtant cette affirmation est trompeuse : Louis utilisait le francique occidental en usage à cette époque dans le royaume franc de l’ouest, fortement influencé par la langue romane tardive et qui, en passant par quelques étapes intermédiaires, donnera naissance au français. Charles utilisait le francique rhénan, langue que, par méthode, on peut appeler « ancien haut allemand ».

Il reste que, dans ce qu’on a appelé les « Serments de Strasbourg », il s’agit d’un exemple précoce de la différenciation linguistique qui entraînera par la suite une évolution séparée du français et de l‘allemand. Mais comme nous l’avons dit, ce n’est que plus tard que cette différenciation devint pertinente pour l’identité respective des Allemands et des Français. Aussi longtemps que la langue latine unifie l’occident – car ce n’est qu’au 17ème siècle que seront donnés dans les universités les premiers cours dans la langue du peuple – les élites intellectuelles peuvent passer sans la moindre difficulté ces frontières qui plus tard sembleront vraiment infranchissables. L’Anglo-saxon Alkuin est en quelque sorte le ministre des Affaires Culturelles de Charlemagne, John of Salisbury, le grand théoricien politique du 12ème siècle, est au service du roi de France, Anselm von Canterbury, le grand théologien du début du 12ème siècle, est originaire du Val d’Aoste, il serait donc aujourd’hui Italien, Thomas d’Aquin, descendant de famille italienne noble prend la tête du Grand Séminaire de Paris au milieu du 13ème siècle, son élève, Albert, que l’on appelle encore de nos jours Albert le Grand, est le fils d’un Comte allemand, et le grand juriste et humaniste originaire de Pforzheim lui-même, Johannes Reuchlin, fait ses études vers 1500 sans problème à Orléans et parcourt l’Italie sans jamais avoir la moindre difficulté de langue, en effet on parle latin.

Au fil des Siècles

On pouvait même devenir souverain sans maîtriser tout à fait la langue de ses sujets. Personne ne s’est ému de l’insuffisance des connaissances linguistiques de l’ancien Comte de York, devenu Comte de Poitou à l’ouest de la France, le guelfe Otton qui, suite au décès du Staufer Henri IV, fut élu roi par quelques princes et après des troubles aux allures de guerre civile consécutifs à la mort du roi Philippe de Souabe, devint effectivement Roi d’Allemagne et Empereur romain. Et personne ne s’est ému le jour où le Staufer Frédéric, élevé à Palerme (il parlait le latin, l’arabe et le sicilien populaire mais quasiment pas l’allemand) fut victorieux de ce même Otton grâce à l’aide du Roi de France et qu’il retrouva son trône de Roi et entra dans l’histoire sous le nom célèbre de Frédéric II (en italien Federico il Suevo).

Lorsque, au début du 16ème siècle, l’Empereur Maximilien sentit sa mort prochaine, il tenta de régler sa succession devant la Diète d’Empire à Augsbourg en 1518. Il y avait deux candidats à la dignité impériale. L’un était François Ier, Roi de France, et l’autre le Roi Charles Ier d’Espagne. Le français était la langue maternelle de chacun d’eux. Le seul avantage de Charles était d’être le petit-fils de Maximilien ; mais il ne parla jamais bien l’allemand et, un jour, un historien pinailleur fit le calcul qu’il n’était de descendance allemande que pour un trente-deuxième. Ce qui emporta la décision des Princes Electeurs, ce n’est ni que François Ier ne soit pas du sérail – en tant que duc de Milan, il était bien Prince de l’Empire romain – ni l’autorité de Maximilien, mais le fait que Maximilien, et Charles avec lui, pouvait accorder aux Princes plus d’argent et de privilèges pour les attirer dans son camp que François Ier. Il n’est pas attesté qu’on ait voulu écarter l’étranger, qu’on ait eu un réflexe national. Il s’agissait d’un rapport de puissance entre les dynasties des Valois et des Habsbourg, et non de patriotisme et encore moins de nationalisme. Et aujourd‘hui, ce Carlos/Charles, entré au moins dans l’histoire allemande sous son nom allemand de Charles V (NdT : Charles Quint pour les Français), est considéré d’une façon générale comme Autrichien !

La « belle » littérature elle-même s’écrit, jusqu’aux 16ème et 17ème siècles, pour l’essentiel, en latin, et quand elle a de l’audience, on la lit dans toute l’Europe. La poésie rédigée dans les langues populaires, que ce soit l’allemand, le français ou l’italien, doit mener un combat long et difficile contre le latin. Et peu importe que l’auteur, (c’est rarement une femme) soit Allemand ou Français ; ceux qui écrivent en langue populaire font suivre leur texte d’une traduction en latin pour pouvoir être lus également dans le reste de l’Europe. C’est le cas par exemple de l’œuvre de Sébastien Brant, humaniste et censeur de Strasbourg, à l’époque ces deux termes n’étaient pas contradictoires, Le bateau des fous, qui est la plus célèbre satire européenne du début de l’Epoque Moderne, contemporaine des Lettres des hommes de l’ombre, rédigées en latin.

Même quand on écrivait en « français » ou en « allemand », il n’y avait pas de connotation ni nationale, ni nationaliste. La légende d’Arthur, issue de l’histoire anglo-saxonne, connut en France ses premières diffusions, elle fut introduite en Allemagne et y donna naissance à des œuvres mondialement connues comme le Parsifal de Wolfram von Eschenbach, variante de l’original non conservé de Chrétien de Troyes. Ou encore la Légende de Tristan : venue elle aussi de la tradition anglo-saxonne et mise en forme en Angleterre en langue française, elle fut transcrite au début du 13ème siècle par Gottfried de Strasbourg en un allemand dont l’élégance ne sera pas égalée avant plusieurs siècles. L’amour courtois prit son essor à partir des traditions d’ici et de France, avant de pénétrer ensuite la tradition de la chanson populaire.

Des moqueries occasionnelles envers des concurrents d’une autre langue, comme par exemple dans un poème satirique de l’auteur provençal Peire Vidal, furent relevées et attaquées, dans un même esprit de moquerie et avec beaucoup d’assurance, par un auteur de langue allemande tel que Walther von der Vogelweide. Il est possible que vers l’an 1200, celui-ci ait été le concurrent de Peire Vidal en Hongrie. La critique de Peire, selon lequel les Allemands et les Allemandes seraient un peu gauches en manières courtoises, est réfutée par Walther dans les vers suivants devenus célèbres :

 

En Allemagne, les hommes sont bien élevés

Les femmes sont des anges, absolument.

Quiconque en dit du mal est dans l’erreur

Je ne peux pas voir les choses autrement

La vertu et l’amour pur,

Celui qui les cherche

Doit venir dans notre pays, le bonheur y règne,

J’y voudrais vivre longtemps!

 

A peu de chose près, on retrouve là, à cette époque, le niveau des moqueries des Allemands de l’ouest aujourd’hui envers les habitants de la Saxe, celui des Allemands du nord à propos des Souabes. Les spécialistes nationaux des 19ème et 20ème siècles transformèrent cette dispute, plutôt anodine entre deux hommes de lettres, en un conflit national et, de cette poésie de Walther, ils firent une sorte de Deutschlandlied (NdT : Hymne national allemand) du début du 13ème siècle. Mais les circonstances ne justifient pas cette affirmation.

Au 17ème siècle, dès avant la guerre de Trente Ans et tandis que cette dernière faisait rage, essentiellement dans les régions de langue allemande, des poètes allemands confirmés prenaient leurs collègues français pour modèles; ils élaboraient des codes et écrivaient de la poésie qui servirent de norme pendant longtemps en Allemagne. Je pense aux grands poètes Martin Opitz et Andreas Gryphius. Au 18ème siècle, la domination de la culture et de la langue françaises, à cause précisément des conséquences catastrophiques de cette guerre y compris au-delà du terrain politique, fut telle que Frédéric II de Prusse – qui était l’ami du philosophe des Lumières Voltaire et parlait sans doute mieux le français que l’allemand, comme de nombreux nobles de son époque – pouvait dire que la langue allemande n’était bonne que pour les domestiques et les valets d’écurie. Les auteurs allemands Klopstock, Lessing, Goethe, Schiller discutèrent ces propos pleins de suffisance. Malgré cela, ils se maintinrent dans les cercles des élites, même bourgeoises, jusqu’à la fin du 19ème siècle. Ceci voulait dire en même temps que, pour les élites de nos deux nations, il y avait très peu de frontières culturelles, qu’elles continuaient à se comprendre et à échanger de façon intense; cependant, c’étaient plutôt la France et l’Italie qui étaient avantagées. A l’occasion, la littérature allemande tirait profit elle aussi directement de la France; rappelons-nous Louis Charles Adélaïde de Chamissot de Boncourt, dont la famille s’enfuit devant les troupes révolutionnaires et trouva refuge en Prusse. Dans la littérature allemande, il est connu sous le nom d’Adalbert von Chamisso et comme auteur de Peter Schlemihls wundersame Geschichte (L’étrange histoire de Peter Schlemihl). Et qui sait encore aujourd’hui que le plus prussien de tous les auteurs allemands est né et a été baptisé sous le nom d’Henri Théodore Fontane?

Pourtant le transfert interculturel n’a pas été aussi unilatéral qu’il apparaît souvent.

Germaine de Staël

Au début de mon exposé, j’ai cité le nom d’une auteure française que beaucoup ne connaissent peut-être pas ou seulement par ouï-dire, il s’agit d’Anne Germaine de Staël.

C’était la fille de Jacques Necker, banquier suisse et dernier chef du gouvernement français avant la révolution. Née en 1766, elle évolua dès son enfance dans les cercles intellectuels français et étrangers. C’était une femme géniale, pourvue de beaucoup de réels talents. Après 1789, elle commença par accorder son soutien aux révolutionnaires modérés et participa à l’élaboration de la 1ère Constitution de 1790. Mais lorsque les radicaux prirent le dessus, elle fut contrainte de se réfugier en Suisse où elle vécut dans la propriété de ses parents et où elle se réfugia à de nombreuses reprises. En tant qu’écrivaine, elle publia des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, des essais. Revenue à Paris en 1796 et après avoir été une ardente admiratrice de Napoléon, elle se fit l’une de ses critiques les plus virulentes : elle lui reprochait, non sans raison, d’avoir trahi la cause révolutionnaire modérée et d’avoir des tendances dictatoriales. En conséquence, elle fut rapidement désignée persona non grata et contrainte à de nombreuses reprises de quitter le territoire. En 1803/1804, elle entreprit son premier voyage en Allemagne, évoqué en début d’exposé, au cours duquel elle franchit près de Mayence la frontière de l’époque entre la France et l’Allemagne. La frontière eut ce tracé à partir de 1795 et jusqu’au Congrès de Vienne. Mme de Staël fit étape à Francfort et qui ne rencontra-t-elle pas en ce lieu, en Allemagne donc ? : la crème de la crème, l’élite de ceux que nous, je veux dire les plus anciens parmi nous ici, avons approchés à l’école pour être les maîtres de la pensée dans les années 1800 : Johann Wolfgang Goethe, Friedrich Schiller, Christoph Martin Wieland, August Wilhelm et Friedrich Schlegel, Johann Gottlieb Fichte, Rahel Varnhagen, Friedrich Wilhelm Schelling, peut-être même Achim von Arnim.

En 1800, elle avait publié un ouvrage de théorie littéraire où elle appelait à comprendre la littérature dans son environnement social et externe, et où elle engageait d’abord ses compatriotes à ne pas prendre comme seul et unique modèle la culture antique, méditerranéenne, mais à porter leurs regards aussi sur la culture médiévale de l’Europe Centrale et donc celle de l‘Allemagne. Il est possible de faire le parallèle et même de voir là une conséquence de l’intérêt que Goethe, au début des années 1770, portait au Moyen Âge et à Shakespeare. Elle approfondit cette conception lors de ses voyages en Allemagne, le 2ème ayant eu lieu en 1807/1808. Sur ces deux voyages, elle rédigea un compte-rendu (De l’Allemagne = Über Deutschland), publié en 1810 qui, du fait de ses critiques à l’égard de la France et de sa germanophilie, fut interdit dès sa parution par les autorités napoléoniennes et mis au pilon; le manuscrit lui-même fut détruit. Mais l’écrivain romantique allemand August Wilhelm Schlegel, dont elle avait fait la connaissance et apprécié les qualités au printemps 1804 à Berlin et qu’elle avait engagé comme précepteur pour ses enfants, avait sauvé un exemplaire des épreuves, si bien qu’elle put en faire faire une nouvelle édition en 1813. Et alors le texte commença à avoir un écho en France dans la période postnapoléonienne: les intellectuels, les poètes, les compositeurs français reçurent l’influence de la culture allemande, en particulier celle du romantisme, et ceci avec une ampleur impensable 50 ans plus tôt.

Je vais énumérer seulement quelques exemples tirés de la musique, car ils sont sans doute mieux connus que ceux de la littérature ou de la philosophie. J’en profite aussi pour rappeler ce que nous devons à l’un de mes poètes préférés qui avait cherché et trouvé asile en France avant la restauration en Allemagne. Il admirait Napoléon et la culture française et n’en reste pas moins l’un des poètes les plus allemands d’hier et d’aujourd’hui, je veux parler de Heinrich Heine.

En 1846, eut lieu la première de l’opéra de Hector Berlioz La damnation de Faust d’après le Faust de Goethe. Ensuite vint en 1859 la mise en musique de Charles Gounod, qui, en Allemagne, acquit une plus grande notoriété. C’est à nouveau Goethe qui livra le matériau du célèbre opéra d‘Ambroise Thomas Mignon, dont la première eut lieu en 1866 à Paris (nous avons tous en tête la mélodie « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? »). L’opéra de Jacques Offenbach Les Contes d’Hoffmann (Hoffmanns Erzählungen) fut joué à Paris un an après sa mort en 1881. Mis à part le scherzo de Paul Ducas (1897), L’Apprenti Sorcier, célèbre et apprécié des concerts du dimanche, c’est Jules Massenet qui représente le dernier maillon du réseau de ceux qui ont été influencés par le livre de Madame de Staël. Son opéra sur le Werther de Goethe, dont la première fut jouée en allemand à Vienne en 1892, puis en français à Paris en 1893 est la dernière œuvre influencée par le livre De l’Allemagne de Mme de Staël.

En guise de conclusion

On pourrait continuer pendant des heures à faire la liste des preuves de cet intense échange culturel entre la France et l‘Allemagne. Et on pourrait se demander avec mélancolie pourquoi tout cela n’a pas pu agir contre la propagande des nationalistes des deux camps. Carlo Schmid nous en donne à nouveau un méchant exemple lorsqu’il raconte le jour de sa naissance (03/12/1896), à Perpignan, « au son du tambour » :

« Le terrain voisin de la maison de mes parents était occupé par un    capitaine de l’armée coloniale française en retraite, un Breton nommé       Lecreps. Ce soldat, vieilli sous l’uniforme, voyait partout des espions          allemands à l’œuvre. Ceci n’est pas étonnant, car c’était l’époque où        quasiment tous les Français croyaient qu’un capitaine de l’Armée        Française du nom d’Alfred Dreyfus, issu d’une famille alsacienne, avait          travaillé comme espion pour l’Ambassade d’Allemagne à Paris.[…] Notre        voisin          observait mon brave père qui n’avait jamais été soldat, dans toutes    ses allées et venues, et trouvait toujours de nouveaux indices pour          confirmer ses soupçons. Ses dépositions à la gendarmerie se succédaient,   bien évidemment sans résultat. Notre gardien du Capitole, très fâché de la   chose, chercha une autre façon de libérer la France de cet agent secret       allemand. La police ne faisait pas son      travail, il fallait donc qu’à l’initiative         d’un citoyen patriote, le nécessaire fût rendu possible ! Et il trouva un          moyen efficace : à chaque fois que mon père s’allongeait pour faire sa         sieste, le capitaine à la retraite venait à la clôture du jardin armé d’un         tambour et, de toutes ses forces, il battait le rappel général. C’est ce qui   se produisit aussi le 3 décembre 1896, lorsque je vis le jour. C’est la raison pour laquelle je suis né ‘au son du tambour’ ».

Après la Seconde Guerre Mondiale, c’est surtout la culture de type anglais et américain qui influença l’Allemagne (de l’Ouest). Et pourtant on ne doit pas oublier par exemple l’influence qu’a exercée le superbe livre pour enfants de Antoine de Saint Exupéry Le Petit Prince (Der kleine Prinz) sur les enfants de plusieurs générations d’Allemands, devenus adultes depuis, celle d’Albert Camus, de Jean-Paul Sartre, de Jean Giraudoux, de Jean Anouilh, d’Eugène Ionesco, de Jean Genet, celle du cinéma français, sans parler de la chanson.

Il a fallu un certain temps à la France pour s’ouvrir à nouveau à la culture allemande, peut-être des gens comme Daniel Cohn-Bendit, Ute Lemper et Karl Lagerfeld ont-ils fait plus dans ce domaine que la « grande » culture comme l’écrivit un magazine connu en 2007.

Un grand handicap subsiste dans les échanges depuis que le latin n’est plus la langue de liaison et que le français n’est plus la langue dominante, c’est la barrière linguistique qui sépare nos deux peuples à tous les niveaux.

En France, pays qui voit sa langue comme la plus belle du monde, l’allemand était et reste considéré comme extrêmement compliqué et impossible à prononcer. En Allemagne, pays dont la langue subit de plus en plus l’influence de l’anglais, le français était et reste considéré comme extrêmement compliqué et impossible à prononcer. Lorsque en Bade-Wurtemberg en 2007 fut lancée la discussion de savoir si, pour améliorer la communication, on installerait le français comme 1ère langue étrangère dans la zone frontalière, il y eut à juste titre un débat public. Mais les sous-entendus des lettres des lecteurs étaient terrifiants. On pouvait avoir l’impression que le français était une sorte de maladie grave, voire même un instrument de torture. Ainsi une habitante de Baden-Baden écrivit-elle dans un courrier des lecteurs: « En Bade-Wurtemberg, où l’on est plein d’égards pour les enfants, les lycéens moins doués en langue seront mis à la torture : ils seront contraints de prendre le français comme 1ère langue étrangère ». La dame semblait ne pas savoir qu’il n’y a pas moins de difficulté à apprendre l’anglais quand on veut dépasser le premier niveau d’apprentissage…

C’est également en 2007 qu’un journal connu écrivit à ce même propos que nos deux peuples aujourd’hui « se boudent et se tournent le dos, chacun de son côté de ce Rhin dont autrefois ils se sont disputé les rives avec tant de vigueur en se regardant les yeux dans les yeux ».

Peut-être les jumelages de tant de villes et de communes peuvent-ils inciter les uns ou les autres dans notre pays à apprendre la langue de Voltaire, et ceux qui redoutent la difficulté, que diraient-ils de la langue du Petit Prince ?

Dr. Winfried FREY

 

traduction : Daniel Priou

les intertitres sont du traducteur

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